Est-ce parce qu'il touche à la fin de son âge?
Est-ce à cause du soir tombant qui trop l'isole
Dans des ombres où sa blancheur frêle surnage?
À peine si sa forme encor se délimite;
Il faudrait l'arroser, semble-t-il, d'eau bénite,
Svelte lis qui se meurt dans la chambre assombrie.
Il se dressait si beau, l'air d'un jet d'eau qui prie!
Avec ses linges purs et sa parure blanche
Comme une fleur qui croit toujours que c'est dimanche.
Maintenant il blêmit dans le soir taciturne;
Il est livide, lis exsangue!… il s'offre comme
Un calice d'amertumes, une triste urne
À toutes les cendres du jour qui se consomme.
Or à présent qu'il est malade et s'étiole
Et que l'obscurité de plus en plus l'évince,
Je sens qu'un peu de moi vivait dans sa corolle
Et qu'il était ce qu'il fallait que je devinsse,
Lis en qui je voyais mon âme devenue
Une fleur, et recommençant d'être ingénue.
Et c'est pourquoi mon âme avec lui s'anémie;
Moi-même je me fane en sa corolle soufre;
Lis — bénitier de mes larmes! — en qui je souffre!
Pauvre fleur! Elle empire, elle entre en agonie
Et se crispe, on dirait d'une douleur charnelle,
À cause de ce vaste afflux de crépuscule
— Ah! tout ce qui, de moi, mourra bientôt en elle!
La fleur penche; de plus en plus elle s'annule;
C'est comme une hostie en fleur qui se désagrège…
Mais faut-il s'affliger ainsi que le lis meure,
Lui si discret que quand il meurt dans la demeure
C'est à peine si le silence s'en allège.
VIII.
Charme étrange des teints où la chlorose neige!
Visages vraiment trop pâles pour être heureux,
Qui font un peu rêver à des lis dans un piège,
Tout blêmes, sauf leurs yeux spacieux et fiévreux
Brûlant de l'air dont s'inaugure une bougie.
Ô vierges! Leur croissance est un triomphe ardu;
Elles parlent; et c'est, il semble, une élégie,
Un frileux bêlement d'agneau qu'on a tondu;
Car leur voix est de la couleur de leur figure.
Quelque chose de doux pourtant les transfigure;
Pâles comme la lune, elles ont son halo!
Parfois, quand elles vont se voir dans une glace,
C'est comme, tout à coup, si c'était dans de l'eau,
Tant leur teint est trop frêle et fond à la surface.
Douce crise de chair et d'âme! Éveil d'avril!
Heure où le buste s'orne, où la bouche est émue;
Changer! Et même la chevelure qui mue!
Et les seins nouveau-nés sur le corps puéril!
Moment si langoureux des surprises nubiles!
Pourtant l'eau reste indemne, elle ne souffre pas
Quand germe un nénuphar sur ses bords immobiles…
Ah! ces teints de chlorose au seuil des célibats!