Novalis.
Quand la pierre est malade elle est toute couverte
De mousses, de lichens, d'une vie humble et verte;
La pierre n'est plus pierre; elle vit; on dirait
Que s'éveille dans elle un projet de forêt,
Et que, d'être malade, elle s'accroît d'un règne,
La maladie étant un état sublimé,
Un avatar obscur où le mieux a germé!
Exemple clair qui sur nous-mêmes nous renseigne:
Si les plantes ne sont que d'anciens cailloux morts
Dont naquit tout à coup une occulte semence,
Les malades que nous sommes seraient alors
Des hommes déjà morts en qui le dieu commence!
V.
Les glaces sont les mélancoliques gardiennes
Des visages et des choses qui s'y sont vus;
Mirage obéissant, sans jamais un refus!
Mais le soir leur revient en crises quotidiennes;
C'est une maladie en elles que le soir;
Comment se prolonger un peu, comment surseoir
Au mal de perdre en soi les couleurs et les lignes?
C'est le mal d'un canal où s'effacent des cygnes
Que l'ombre identifie avec elle sur l'eau.
Mal grandissant de l'ombre élargie en halo
Qui lentement dénude, annihile les glaces.
Elles luttent pourtant; elles voudraient surseoir
Et leur fluide éclat nie un moment le soir…
Mais, en l'ombre aggravée, elles se font plus lasses
Cessant d'être dans les chambres comme un témoin.
En ce malaise étrange et qui les simplifie
Elles semblent déjà déprises, déjà loin,
Presque absentes et comme au delà de la vie!
Décalques apâlis, mirages incomplets;
Or n'est-ce pas vraiment comme une maladie
Pour les miroirs que toute cette ombre agrandie,
Eux les frêles miroirs qui vivent de reflets.
VI.
Et l'on redevient doux de la toute-douceur!
La maladie est à ce point anémiante
Qu'on prend un air de première communiante,
Qu'on prend, au lieu de son coeur d'homme, un coeur de fleur,
Un coeur de nénuphar dans une ville morte
Indifférent à tout ce qui se passe autour
De la silencieuse eau pâle qui le porte.
Et l'on redevient doux comme la fin du jour,
Comme un canal après qu'on a fermé l'écluse.
Douceur qui vient de la douleur qui désabuse,
Et de se sentir seul puisqu'on est anormal;
Douceur qui vient de l'isolement dans son mal,
La maladie étant une autre solitude.
On est le saule au bord d'une eau d'incertitude,
Inquiet seulement de son vague reflet
Qui s'éteindrait dans l'eau si quelque vent soufflait.
On redevient de la douceur originelle;
Tous les rêves qu'on fait ont à présent une aile,
Et cette douceur d'âme irradie au dehors,
Si bien que le visage a des pâleurs d'hostie,
Visage eucharistique et dont on communie!
Et l'on redevient doux comme un appel de cors,
Comme on l'est quand on cause à la fin d'un dimanche;
On dirait que soudain la voix s'est faite blanche
Pour parler de la vie ainsi que d'un exil,
Ô calme voix qu'à peine un peu le couchant fonce,
Le calme son de voix de celui qui renonce,
Un son de voix déjà céleste et volatil,
Sauf aux instants de mal physique où l'on s'énerve;
Mais combien de trésors de douceur en réserve!
VII.
Un grand lis dépérit là-bas sur la console.