XI.
Les mystérieux nerfs sont des plaintes ourdies,
Un dédale de fils, des méandres d'orties
Par qui toute douleur se propage au cerveau.
Quels noeuds ont étiré l'invisible écheveau?
La pauvre chair sans force est une eau sensitive
Qu'accapare un filet frêle qu'on ne voit pas,
Mais dont le remuement fait se crisper l'eau vive.
Les nerfs: soudaineté de crise et branle-bas!
Ou lente manigance, hostilité sournoise,
Par exemple de quelque araignée en un coin,
Une chose qui très vaguement cherche noise,
Puis s'enhardit en nous, s'aventure plus loin,
Fait mal, se fâche, mord, glisse, s'accroît, pullule
Et court en nous comme dans l'herbe les fourmis
Ou va comme un poison volatil et qui brûle.
Supplices compliqués que les nerfs ont transmis!
Ah! les nerfs, dont chacun nous fait mal comme une arme!
Chacun d'eux est une corde sous un archet
Qui souffre comme si quelqu'un nous l'arrachait;
Chacun d'eux est un fil où s'enfile une larme!
XII.
L'eau des anciens canaux est débile et malade,
Si morne, parmi les villes mortes, aux quais
Parés d'arbres et de pignons en enfilade
Qui sont, dans cette eau pauvre, à peine décalqués;
Eau vieillie et sans force; eau malingre et déprise
De tout élan pour se raidir contre la brise
Qui lui creuse trop de rides… Oh! la triste eau
Qui va pleurer sous les ponts noirs et qui s'afflige
Des reflets qu'elle doit porter, eau vraiment lige,
Et qui lui sont comme un immobile fardeau.
Mais, trop âgée, à la surface qui se moire,
Elle perd ses reflets, comme on perd la mémoire,
Et les délaie en de confus mirages gris.
Eau si dolente, au point qu'elle en semble mortelle,
Pourquoi si nue et si déjà nulle? Et qu'a-t-elle,
Toute à sa somnolence, à ses songes aigris,
Pour n'être ainsi plus qu'un traître miroir de givre
Où la lune elle-même a de la peine à vivre?
XIII.
Le malade, quand vient la tristesse nocturne,
Est sensible comme une cendre dans une urne.
Il écoute, et perçoit dans l'air le moindre bruit:
Frisson d'arbre, pas d'un passant, plainte de cloche;
Vigie exacte de tout bruit, il se raccroche
À ces vagues rumeurs dont s'image la nuit
Et par qui le silence apparaît plus immense;
Ce sont les bruits qui font la preuve du silence,
Tandis que les reflets font la preuve de l'eau.
Puis il regarde, et voit des lueurs inconnues:
Lumières qu'on dirait la fuite d'un flambeau;
Rayon brusque par qui les glaces semblent nues;
Étincelles qui s'en viennent on ne sait d'où;
Or sorti d'un bouquet, projeté d'un bijou;
Phosphorescence de l'ombre; clarté qui rôde;
Feux follets brefs; scintillement intermittent…
Le malade les suit et son émoi s'en brode.
Mais ces frêles clartés ne durent qu'un instant,
Gouttelettes de couleur qui sont vite bues,
Car c'est d'elles que les ténèbres sont embues;
Le malade pourtant de ses yeux les atteint
— Papillons épinglés à travers la nuit noire —
Et fixe ces lueurs au vol trop vite éteint
Sous le verre silencieux de sa mémoire.
Maintenant, c'est l'émoi plus subtil des odeurs!
Soudain la chambre close est toute viciée
Par on ne sait quels aromes lourds et rôdeurs;
Puis flotte une senteur qui semble émaciée
Et si faible qu'elle est sur le point de mourir;
Le malade sent tout: qu'un parfum se cramponne;
Que d'autres sont épars dont la présence est bonne:
Calmes fruits pour la soif achevant de mûrir,
Bouquet fleurant à peine et qui se neutralise,
Survivance dans le linge d'un vieux sachet
Qui, depuis des matins d'autrefois, s'y cachait,
Tel un encens d'anciens saluts dans une église.
Puis il perçoit aussi des aromes brutaux
Comme un attouchement d'instruments d'hôpitaux;
Des relents volatils d'éther et de morphine
Sortis de la fiole où dort leur senteur fine
Qui procure un sommeil frais comme dans un bois;
Puis des parfums aigris de potions, de ouates,
Des odeurs en sourdine et qui se tenaient coites,
Des poisons condensés, tout à coup aux abois,
Qu'on jugeait prisonniers dans les pastilles closes
Mais qui s'évadent, tel l'hiver hors des flocons,
Et tournent en vertige, exaspérant leurs doses,
Ô câlins, ô rusés, ô furieux poisons,
Qui font soudain que le malade qui s'étonne
Croit, dans l'air fermenté de la chambre, qu'il tonne
Et s'être assis dans un jardin trop vénéneux.
Ah! cet affinement des soirs de maladie,
Quand tout crispe les nerfs, se répercute en eux!
Araignée aux aguets dans une toile ourdie;
Sens aiguisés jusqu'à l'infinitésimal.
Qui les disait bornés? Chacun est une embûche
Qui capture tout bruit, où toute odeur trébuche,
Si bien que le cerveau s'en paraît anormal,
— Ruche désordonnée où, dans l'or des cellules,
Avec l'essaim de ses abeilles qu'elle attend,
Entreraient, comme des intrus, au même instant
De minimes fourmis, de folles libellules.