De même, étant malade, on se ressemble à peine;
On n'a plus son visage, ah! comme on est changé!
On est le mouton nu qui pleure après sa laine;
On se trouve soudain plus sage et plus âgé;
On se cherche, on se perd, en molle souvenance;
Soi-même on se revoit tel qu'après une absence;
On se reconnaît mal comme à se voir dans l'eau;
On est si différent qu'on se semble nouveau,
Avec même une autre âme, avec d'autres idées,
— Des lis simples ont remplacé les orchidées! —
Et de celui qu'on fut on se souvient si peu,
Moins que le soir ne se souvient du matin bleu!
Le malade ainsi songe et, dans sa vie, il erre.
Sa vie! Elle lui semble à lui-même étrangère,
Elle s'efface et se résume à du brouillard;
Ce qu'il s'en remémore, en tant de crépuscule,
Est advenu naguère à quelqu'un, quelque part;
Peut-être est-ce à lui-même et qu'il fut somnambule?
Peut-être qu'il se trompe et que c'est arrivé
À un qui lui ressemble et dans une autre vie?
Passé qu'il a vécu, mais qui semble rêvé.
N'était-il pas un autre avant la maladie?
Or ce pâle Autrefois si peu se prolongea,
Maison de l'horizon indistincte déjà
Qu'indique seule une fumée irrésolue…
Tout est si transitoire et si vite accompli!
Sa vie antérieure est presque dans l'oubli;
Il la sent vague en lui comme une histoire lue;
Et, morne, il a l'impression jusqu'à l'aigu
D'avoir à peine été, d'avoir si peu vécu!
XVII.
Combien longues pour le malade les journées;
Combien longues surtout pour lui les lentes nuits!
Sans répit, toutes les minutes égrenées
Au cadran de l'horloge où tournent ses ennuis!
Que l'horloge, à la fin, un moment s'interrompe!
Toujours le Temps qui s'émiette, impartial:
Bruit de rouage ou de sable, bruit labial;
Que le silence enfin, avec sa bonne estompe,
Uniformise un peu cette bouche au fusain…
Le cadran, n'est-ce pas le visage de l'Heure?
Mais où, dans ce visage, est la bouche qui pleure,
Bouche de l'Heure, au bruit cruel et trop voisin,
Qui sans cesse importune avec sa voix vieillotte?
— Ah! que l'Heure s'arrête et trêve au balancier! —
Bouche d'ombre qu'on ne voit pas et qui grignote
Notre vie en suspens, avec ses dents d'acier.
XVIII.
Convalescence: ô la fraîcheur brusque et câline
Quand la fièvre dont on brûlait s'éteint soudain;
Douceur sur soi d'un pansement de mousseline,
Fraîcheur sur soi du vent, de la mer, de l'étain.
On se sent comme dans une longue avenue
Dont le feuillage, blanc de lune, qui remue
Vous évente de son ombre si calmement
Et refroidit en vous les charbons de la fièvre.
Ah! ce bonheur confus du recommencement!
Cette humide fraîcheur née au seuil de la lèvre,
Comme d'avoir baisé l'or de quelque bijou!
D'où viennent tout à coup ces impressions fraîches
Qui se fondent et qui se propagent jusqu'où?
Est-ce du lustre? Est-ce du verre des bobèches
Dont on sent, dans sa bouche en feu, le givre entré?
Est-ce de la cornette au beau linge lustré
Dont la Soeur qui nous veille a fait palpiter l'aile?
Ou bien est-ce le vent? Ou bien encor pleut-il
Et c'est-il de la pluie en écheveau subtil
Qui soudain au rouet de notre âme s'emmêle?
Convalescence! Doux mélange: pluie et soir,
Linges, cristal, et vendanges de raisin noir!
Tout ce qui rafraîchit, tout ce qui désaltère;
Convalescence si printanière… Elle aère
Comme une brise; elle refroidit comme une eau;
On dirait qu'elle se répand parmi les chambres
Et sur le lit, si frais qu'il en semble nouveau;
On s'y déplie; on y dorlote tous ses membres;
C'est fini maintenant, la fièvre et ses charbons!
Les draps sont ventilés; ils ont des frimas bons;
Unanime fraîcheur de toute cette toile;
Si fraîche que c'est comme un bain dans une étoile!
Délice de revivre et d'avoir prévalu;
Instant bénin qui semble, après la canicule
Et des marches dans un chemin qui se recule,
L'accueil d'une prairie où longtemps il a plu.
XIX.
Émoi de peu à peu recommencer à vivre!
De rentrer dans la vie où déjà l'on se sent
Presque étranger, comme à son retour un absent;
Incertitude! Pas désappris! On est ivre!
Ah! ce soleil trop clair et cette lumière neuve![6]
Tout tourne: soleil, fleurs et les arbres un peu,
Oscillant dans le vent — tels les mâts sur un fleuve —
Et l'on regarde entre leurs feuilles le ciel bleu.