Or tout s'y mire en un reflet double et jumeau:
Ceux-ci gardent le rose ancien d'un couchant rose
Qui leur fut un moment d'amour essentiel
Et s'effeuilla dans eux comme une vaste rose;
Ceux-là sont bleus d'avoir tant regardé le ciel,
Et, si ceux-ci sont bleus, c'est d'encens qui subsiste.
Puis en d'autres — recels compliqués — il y a
De vieux bijoux, de grands arbres, un clocher triste,
Des visages que trop d'absence délaya,
Des linges démodés d'enfant morte, des cloches,
Et des anges dont on devine les approches
À voir, au fil des yeux qui s'en sont tout remplis,
Leur robe comme un orgue aux longs tuyaux de plis.
Ah! les yeux! tous les yeux! tant de reflets posthumes!
Reliquaires du sang de tous les soirs tombants;
Chaires où toute noce a promulgué ses bans;
Sites où chaque automne a légué de ses brumes.
Yeux! carrefours de tous les buts s'y résumant;
Fenêtres d'infini; calme aboutissement;
Car tout converge à ces vitres de chair nacrée,
Miroirs vivants en qui l'Univers se recrée.
II.
Pourquoi les yeux, étant limpides, mentent-ils?
Comment la vérité, dans leur indifférence,
Meurt-elle en diluant ses frissons volatils?
Nul n'en a vu le fond malgré leur transparence
Et ce n'est que cristal fluide, à l'infini,
Qui toujours se tient coi, l'air sincère et candide.
Aucune passion, aucun crime ne ride
Ce pouvoir dangereux d'être un étang uni.
Ah! savoir!… s'y peut-on fier, sources de joie,
Quand ils ont l'air d'un peu promettre de l'amour,
Ou ne sont-ils qu'un clair mirage où l'on se noie?
Ah! savoir!… démêler l'ombre d'avec le jour,
Et connaître à la fin ce qu'ils peuvent enclore
Derrière leur surface et derrière leur flore,
Sous leurs nénuphars blancs — frileuse puberté —
Plus loin, dans le recul de leur ambiguïté.
En vain veut-on trier le réel du mensonge;
Les yeux, nus comme l'eau, resteront clairs aussi,
Bien que l'âme souvent où, pour savoir, on plonge
Soit une vase au fond de leur azur transi;
Mystère de cette eau des yeux toujours placide
En qui l'âme dépose et si peu s'élucide.
III.
Dans les yeux, rien de leur histoire ne s'efface;
Rien n'est soluble; tout s'avère à leur surface…
Ainsi tels yeux ont l'air pauvres dorénavant
Pour avoir médité d'entrer en un couvent;
Tels sont en fleur pour avoir vu des orchidées;
D'autres sont nus de tant de fautes regardées;
On y perçoit des courtisanes se baignant
Et par leurs fards perdus l'eau des yeux est nacrée;
D'autres, pour être nés près d'un canal stagnant,
Portent un vaisseau noir qu'aucun marin ne grée
Et qui semble, dans eux, captif en des glaçons…
Prolongement sans fin. Survie! Aubes lointaines!
Ciel qui met dans les puits de bleus caparaçons!
Nuages habitant les prunelles humaines!
Tout le passé qui s'y garde, remémoré!
Tout ce qui s'y trahit qu'on croyait ignoré:
Les voeux qu'on viola; les seins que nous fleurîmes;
Et le regard qu'on eut en pensant à des crimes;
Et le regard qu'on eut, pris d'un dessein vénal,
Fût-ce un instant, jadis, devant des pierreries
— Trésor qu'on troquerait contre ses chairs fleuries —
Et qui fait à jamais, de l'oeil, l'écrin du Mal.
Car tout s'y fige, y dure; et tout s'y perpétue:
Désirs, mouvements d'âme, instantané décor,
Tout ce qui fut, rien qu'un moment, y flotte encor;
Dans l'air des yeux aussi survit la cloche tue,
Et l'on voit, dans des yeux qui se croient gais et beaux,
D'anciens amours mirés comme de grands tombeaux!