VIII.

L'agate arborisée est pleine d'une flore
Sous-marine; ainsi l'oeil — on dirait des lacis,
Une géographie aux fleuves indécis
Que le verre, veiné d'ombres, aime d'enclore.
Splendeur mate de la pierre opaque sous quoi
Tout un spectacle intérieur qui se tient coi:
Sang, feuillages, coraux, à travers de la pluie;
Gazes d'insectes morts dont l'aile mal enfuie
Dans ce prisme à jamais figea son petit vol;
Reflets momifiés comme dans de l'alcool!
Or si telle apparaît l'agate translucide
C'est qu'elle est millénaire et garde en ses parois
Les vestiges des très antiques désarrois…
Ainsi l'oeil — plein d'anciens rêves dont il s'oxyde,
Plein de passé dont pour toujours il est imbu,
Souvenirs conservés dans ses pierres charnelles
Que, pareil à l'agate, il agglomère en elles…
Ah! tout ce qui survit sous son cristal embu!

IX.

Quelles clartés, reflets d'étoiles ou de lampes,
Allongent dans les yeux de lumineuses rampes?
Est-ce un feu du dehors? Est-ce un feu du dedans?
D'un âtre intérieur plein de tisons ardents,
Ou d'une rue, au loin, pleine de réverbères
Qui se mirent dans les yeux sombres chaque soir
Et leur sont comme des parures viagères?

De quoi sont clairs les yeux? D'où vient, dans l'encensoir,
La braise en feu? D'où vient la lave en ces fioles?
Sont-ils des jardins noirs ouverts aux lucioles?
Sont-ils le champ gelé d'un télescope, écran
D'une silencieuse armée en marche d'astres
Qui défile parmi le verre en s'y nacrant,
Piège où, tout intégral, vaste ciel, tu t'encastres?
Ou bien sont-ils des fenêtres d'orphelinats
Se voilant, contre le dehors et toute enquête,
De rideaux vaporeux, mousseline en frimas.
Mais, parmi cette neige, une flamme empiète,
Écho d'un foyer rouge et qui somnole un peu
Plus au fond, tout au fond, dans la Maison de l'Âme,
Où vont et viennent et s'assoient autour d'un feu
Les Passions, avec leurs visages de femme.

X.

En l'eau tiède des yeux tranquilles combien j'ai
Souvent, le soir, plongé mon visage et nagé
Dans leur silence, vers une rive inconnue!
Mon âme s'y sentait toute légère et nue
Et délivrée enfin des pesanteurs du corps.
Autour d'elle, pas même un cercle de ces moires
Qui dans l'eau, pour un souffle, un éveil de nageoires,
S'élargissent comme les sons mourants des cors.

Nul trouble dans les yeux à cause de mon âme,
Tant elle nage doux, tant elle insiste peu,
Et soudain se libère en leur infini bleu,
Devenue une brise, un parfum, une flamme,
Une fleur, tout au plus un vierge nénuphar
Que, sans savoir son âge ou s'il pèse, l'eau porte…
Ainsi mon âme, en l'eau des yeux noyant son fard,
Toute fraîche, croit qu'elle a fini d'être morte!

XI.

Celui qui dessina ces Têtes au fusain
En rehaussa d'un peu de couleurs la souffrance;
Leurs lèvres, comme en un vitrail diocésain,
Sont closes; on dirait des fermoirs de silence.
Mais leurs yeux, leurs yeux froids élargis en halo,
Ces yeux bleuis, pareils à des bouches dans l'eau,
Appellent comme en se noyant quelque Ophélie.
Yeux dilatés, bijoux pâles de la folie!
Princesses d'Elseneur ou de l'Escurial
Dont la tristesse en ces fusains noirs persévère,
Victimes reposant sous la pitié du verre
Comme au fil d'un tranquille étang seigneurial.
Yeux qui durent parmi ces figures mort-nées…
Tels les joyaux dans les couronnes en exil,
Les couronnes sans but des reines détrônées.