Ces faces? Lis défunts. Mais l'oeil est un pistil
Où la vie est continuée et se résorbe.
La lune vit, ayant des yeux tels dans son orbe!
Ah! ces yeux, les clairs de lune qu'ils ont été!
Yeux fixes qui font ces Têtes hallucinées!
Des yeux qui furent morts mais ont ressuscité
Et gardent tout: ciel bleu, fleurs emmagasinées,
Tout le vaste paysage d'après-midi
Qu'ils ont capté durant la suprême minute,
Mais dont l'amas d'eau vive, absorbée en leur chute,
N'a pu détruire en eux le mirage agrandi.
Yeux de reflets et de verdure délayée,
Yeux remontés à la surface, revenus
Avec un tatouage au fil des globes nus,
Et qui disent ce que médite une noyée!

XII.

Mon âme dans les yeux languissamment dérive,
Les yeux vastes et frais, comme emplis d'une eau vive;
Mon âme y vogue à cause aussi d'un certain bleu
Qui dans les yeux, ainsi que dans l'eau, semble vivre,
Le bleu du ciel au fil des yeux qui flotte un peu…
Et mon âme entraînée en eux se plaît à suivre
Ces petits golfes clairs dans les roseaux des cils,
Ces bords des yeux pareils à des anses de joie
Où mon âme en partance, un moment, s'atermoie
Avant d'appareiller pour de lointains exils.

Bords des yeux, bords de l'eau! transparence bleuie!
Multiplication fragile des reflets!
Cristal prêt à mourir, vent, si tu l'éraflais!
Fraîcheur où la clarté de la lune est rouie;
Silence plein de nacre et plein d'herbes semblant
Une flore inconnue et soudain révélée
D'un climat autre où la verdure est niellée.
Ah! ces bords frais des yeux où dort un sable blanc,
Mon âme, triste du départ, y temporise,
Prétextant la marée ou l'absence de brise,
Et s'y dorlote encore une minute à voir
Tant de reflets parmi ces bords de nonchaloir,
Puis démarre vers la haute mer des prunelles…
Mais quel monde nouveau, quels pôles sont en elles,
Et qu'est-ce qu'on rencontre au bout des yeux quand on
S'enfonce par delà leur ligne d'horizon?

XIII.
L'oeil, qu'on croit enchâssé, comme une calme opale,
Et prisonnier dans les paupières de chair pâle,
Est libre et, par l'air nu, s'évade quelquefois,
Si l'aimante une bouche ou le son d'une voix…
Exode tout à coup d'une large prunelle
Qui, d'un visage cher, réellement descend,
Avec tous les reflets de l'horizon en elle,
Proche de plus en plus, si proche qu'on la sent,
Quand, aux heures d'amour, elle fait ce prodige
D'être comme une fleur qui quitterait sa tige
Et d'abolir l'espace entre les deux amants.
Regard qui bouge et vient, qui se pose et caresse,
Plus formel qu'une lèvre ou des attouchements…
Sensation physique et qui s'appuie. Ivresse
De la chair se pâmant sous ce baiser de l'oeil!

L'oeil voyage. Il franchit le temps et la distance;
Même les morts envoient vers nous leur oeil en deuil
Qui, des lieux d'autrefois conservant l'accointance,
Revient un peu dans nos chambres, comme au parloir,
Et pleure avec la pluie aux vitres dans le soir!
L'oeil des absents aussi, que le vieux miroir garde,
Émerge, se déclôt comme d'un bassin nu,
Éclat d'astres lointains jusqu'ici parvenu…
C'est avec ces yeux-là que l'ombre nous regarde!

Que d'autres yeux qui sont insistants ou distraits:
L'oeil de l'enfant que nous fûmes; l'oeil des portraits;
L'oeil en rosace d'une église de village;
L'oeil aveugle des puits vitrifié de gel;
L'oeil de la lune; l'oeil des choses sans visage;
L'oeil des passions; l'oeil du remords; l'oeil d'Abel
Dont les pleurs de Caïn lotionnent la plaie;
L'oeil de Dieu redoutable en son triangle en or
Dont la fatalité géométrique effraie.

Ah! tous ces yeux! tant d'yeux! N'en est-il point encor?
Prunelles à venir, prunelles pressenties,
Où le Mystère habite, ainsi qu'en des hosties;
Car leur fourmillement s'est transsubstantié.
Et ces yeux présumés que ma chair sent sur elle,
Quand ils m'ont, dans des soirs tristes, communié,
N'est-ce pas comme un peu de Présence Réelle?

XIV.

En des pays de longs canaux et de marais,
Les yeux sont, eux aussi, baignés d'un charme frais;
Clairs yeux remémorés de Flandre et de Hollande
Qui paraissent mouillés, influencés par l'eau;
Yeux comme un petit port avec un seul bateau
Qui s'avoue humble, et que nul trafic n'achalande,
Mais dont le calme heureux contribue à polir
Les reflets d'alentour qui s'y viennent pâlir.
S'ils sont ainsi, c'est à cause de l'eau voisine
Qui les fait à sa ressemblance, y propageant
Son aspect de miroir et de fluide argent.
Donc, comme un port, cette eau des yeux emmagasine
Les horizons et le paysage adjacent
Dont le mirage en sa transparence descend:
Le ciel y réfléchit ses teintes sans durée;
On y perçoit aussi, comme sur un vélin,
L'enluminure en or d'un vieux quai, d'un moulin,
Et toute l'ambiance y vit, miniaturée.