XV.

On reconnaît de suite à certains vagues signes
Quels yeux ont déjà vu mourir, à certains plis
Comme en laisse dans l'eau quelque fuite de cygnes.
C'est fini, l'eau quiète et tous les bons oublis!
Chez les mères surtout, aux deuils indélébiles,
Dont sont morts autrefois les enfants trop débiles.
C'est dans leurs yeux qu'elles les ont ensevelis;
C'est dans leurs yeux que pour toujours elles les gardent
Comme dans des berceaux lentement abolis,
Alcôves de miroirs où leurs départs s'attardent…
Ah! qu'on ne parle pas trop haut près de leurs yeux
Où les doux enfants morts sommeillent parmi l'anse
Que leur font ces yeux froids ombrés de cils soyeux;
Abîmes de tristesse! Yeux en qui se balance
Le repos des petits enfants qui ne sont plus.
C'est là que flotte, avec des flux et des reflux,
Ce qui subsiste d'eux, reflet, sillage ou cendre…
Et dans les yeux de leurs mères, dans ces yeux d'eau,
Ils dorment, enfonçant leur immortel fardeau
Qui transparaît et, lent, continue à descendre!

XVI.

Yeux d'aveugles: ils sont tristes, l'air d'une plaie;
Yeux nuls, sans effigie; étain qui se délaie;
Yeux d'aveugles: jardins où la vie a neigé;
Yeux plus vitreux que ceux des morts. Ah! qu'ils sont tristes,
Nus comme les tonsures des séminaristes;
Eau d'un canal que nuls bateaux n'ont imagé;
Patènes qui jamais ne mireront la messe
Et les cierges et des lèvres d'enfants de choeur.
Veilleuses sans clarté. Fioles sans liqueur.
Depuis quand? Sont-ils nés dans cette ombre? Ou bien n'est-ce
Qu'un obscurcissement graduel — tel le soir;
Ou l'usure — tel un tissu réincorpore
Les roses et les lis le brodant sur fond noir,
Et bientôt s'unifie en étoffe incolore.

Ah! qu'ils sont tristes! qu'ils sont tristes! On dirait
Des scellés apposés sur une tête morte.

Ces yeux, sans plus jamais qu'un seul regard en sorte,
C'est, sans tain, un miroir qui s'étiolerait;
C'est, sans jet d'eau, la vasque immobile qui gèle;
C'est, derrière une vitre, une hostie en prison.
Ah! ces yeux! on frissonne au bord de leur margelle,
Puits d'infini, que bouche un si calme glaçon.

XVII.

J'ai gardé dans mes yeux, comme un thésauriseur,
L'or des moissons; l'or des chevelures; un site
Dont mon âme fut seule à savoir la douceur;
Un couchant dont le rose à mon gré ressuscite;
Puis tels cygnes au clair de la lune nageant,
Des cygnes de qui l'aile a la forme des harpes,
Harpes de Lohengrin aux musiques d'argent.

J'ai gardé dans mes yeux de bleuâtres écharpes,
Vapeurs d'étangs, brouillards que la pluie a brochés,
Et d'où montent des fonds de ville, des tourelles
Qu'une guirlande, en fer, d'angélus lie entre elles…
Et je marche portant dans mes yeux ces clochers

Vus un soir en voyage au bout du crépuscule.
J'y garde encor des ciels, des arbres et de l'eau;
Des femmes que l'absence au fond de l'oeil accule,
Toutes tristes comme des lis dans un préau;
Puis des noces en blanc, des baptêmes, la moire
Sous la brise, d'un vieux canal horizontal…