Or, ces reflets dans l'oeil, c'est toute ma mémoire;
Un souvenir plutôt physique que mental:
Réverbérations d'enfance et de voyages,
Dessins figuratifs des heures qui s'en vont,
Survivances toutes visuelles qui font
De mes yeux comme un grand reliquaire d'images!

XVIII.

Les yeux des femmes sont des Méditerranées
Faites d'azur et de l'écume des années
Où l'âme s'aventure en sa jeune saison.
Quelles mers sont là-bas, derrière l'horizon,
Qui déferlent autour de ces îles jumelles?
En quel golfe atterrir au fond bleu des prunelles?

L'infini s'y recule en un roulis berceur;
Et l'âme part, dérive, en proie aux vents rebelles,
S'extasiant parmi les yeux des femmes belles.
Mais parfois l'ouragan convulse leur douceur
Et l'âme va toucher les récifs des traîtrises;

Elle se heurte à des banquises de froideur:
Climats gelés, glaçons, brouillards, régions grises;
On navigue soudain sous un rouge équateur:
Flammes d'orgueil, corail sanguin de la luxure,
Feux convergeant de fleuves chauds qu'on ne voit pas.
Que d'embûches cachait ce piège qui s'azure!

L'âme est désemparée en de muets combats
Et bientôt se mutile, abandonnant ses voiles,
Vidant ses filets noirs de sa pêche d'étoiles,
Sacrifiant ses mâts pour se sauver un peu,
Jetant cargaison, or, tout, dans l'abîme bleu!

Enfin, un soir que c'est la fin de sa jeunesse,
L'âme s'amarre; elle est édifiée et cesse
D'appareiller parmi les beaux yeux spacieux…

Ah! ce leurre d'aller voyager dans les yeux!

XIX.

Le sommeil met aux yeux un tain spirituel
Grâce auquel leurs miroirs exigus se prolongent
Par delà la mémoire et le temps actuel.
Ils voient plus loin et mieux, tandis qu'on croit qu'ils songent
Et tout l'Univers joue en ces glaces sans fond.
Ah! les pauvres regards, si nus durant la veille!
Dans les yeux endormis, un beau cygne appareille;
Et ces ombres soudain que des nuages font!
C'est un bonheur en fuite, un malheur qui s'avance;
L'automne s'y mélange à des roses d'enfance;
On se voit mort, tandis qu'on se revoit amant;
Ce n'est plus le présent seulement qu'on reflète;
Sur l'eau frêle des yeux court un pressentiment;
Puis l'âme a revécu ses lendemains de fête;
Ô rêve, où toute la Destinée apparaît!
Car le sommeil a fait en nous du clair de lune
Où toute notre vie afflue et ne fait qu'une:
Vieux souvenirs tels que des cors dans la forêt;
Maux futurs dont on sent le vent de l'aile presque;
Le passé, l'avenir — en une seule fresque…
Phénomène du rêve où tout s'unifia!