L'espace s'est fondu dans le temps qui s'abroge;
Est-ce qu'on sait encor les pays qu'il y a?
Et, comme un puits tari, se dénude l'horloge.
Rêver, c'est se prévoir en son éternité!
Vie anticipative! Ô fantasmagorie!
Patrimoine divin qu'on aurait escompté:
N'est-ce pas, pour notre âme, une avance d'hoirie
Sur sa vie immortelle et sur sa part de ciel
Que cette clairvoyance au delà du réel,
Ô prunelles soudain devenant plus lucides?
Car le sommeil, pour y capturer l'horizon,
A versé sur leur plaque inerte ses acides,
Et l'homme endormi voit par delà sa maison!

Mais au réveil ce tain spirituel dégèle,
Il fond; et l'oeil déclos n'est plus qu'un miroir frêle,
Miroir quotidien et borné dont le tain
Est suffisant aux fins de la vie ordinaire;
OEil sorti du sommeil et qui ne mire guère
Que les chambres et les seuls arbres du jardin.

XX.

Tels yeux parfois ont l'air plus vieux que leurs visages;
Et même s'ils sont clairs, même s'ils sont rieurs,
À leur fatigue on les soupçonne antérieurs
Et venus là s'ancrer après de longs voyages.
Regards âgés dans un ensemble puéril:
Les yeux sont un octobre et la bouche un avril;
Eux sont pleins de feuilles mortes; elle, de roses;
Et le contraste entre eux est presque un désaccord.
Où trouver un visage unifiant son sort
Dont les lèvres avec les yeux se soient décloses
Et dont la voix serait de la couleur des yeux?
Il faudrait pour cela des yeux qu'on inaugure,
Qui soient neufs, nés en même temps que la figure,
Au lieu de ceux qu'on a, fanés par tant d'adieux,
Dont le sort aboutit, pour faire un moment halte,
À s'accoupler sur tel profil qui s'en exalte.
Yeux dont on ne sait plus l'âge! Errantes lueurs!
Astres déchus sans cesse en route! Yeux migrateurs!
Joyaux qui tour à tour ornaient une couronne,
Passent dans un bijou d'église, émigrent dans
Un anneau, sans savoir quel or les environne;
Joyaux! Yeux! qui dira vos clairs antécédents?

Car les yeux, eux aussi, comme les pierreries,
Vivent d'un destin propre, ont en eux leurs féeries.
Contemporains du luxe âgé de nos aïeux,
Concomitants de je ne sais quels astres vieux;
Ils possèdent comme une âme rétrogradée,
Faits d'antique azur, faits d'une perle évadée;
Ils n'ont rien de terrestre et rien de temporel,
Sertis et dessertis, depuis les lointains âges,
Dans la métempsycose éparse des visages…

C'est aussi par ses yeux que l'homme est immortel?

LA TENTATION DES NUAGES

I.

En vain les vitres glauques des vieilles maisons
Sont un rempart de verre humble qui s'interpose
Entre la vie en fièvre et la calme âme enclose,
Elles n'ont qu'embrumé l'appel des horizons.

Le lointain ciel sans cesse y passe et les aère
Du prestige de ses beaux voyages tentants;
Et les nuages qui sont les robes du temps
Se reposent parmi ces armoires de verre.