Ophélie étonnée a tâché de conclure:
«Suis-je ou ne suis-je pas?», songe-t-elle, fidèle
Au souvenir des mots d'Hamlet, seigneur volage.
Ses cheveux maintenant se nouent comme un feuillage
Qui jusqu'au bout de l'eau, sans fin, se ramifie.
Ophélie est trop morte, elle se liquéfie…
Les bagues ont quitté ses mains devenant nulles;
Ses derniers pleurs à la surface font des bulles;
Ses beaux yeux, délogés des chairs qui sont finies,
Survivent seuls, au fond, comme deux actinies.
Et ses cheveux verdis, dont la masse persiste
Dans les herbes aquatiques qui leur ressemblent,
Sont si dénaturés d'avoir trempé qu'ils semblent
Un fouillis végétal issu de cette eau triste.
IV.
L'aquarium est si bleuâtre, si lunaire;
Fenêtre d'infini, s'ouvrant sur quel jardin?
Miroir d'éternité dont le ciel est le tain.
Jusqu'où s'approfondit cette eau visionnaire,
Et jusqu'à quel recul va-t-elle prolongeant
Son azur ventilé par des frissons d'argent?
C'est comme une atmosphère en fleur de serre chaude…
De temps en temps, dans le silence, l'eau se brode
Du passage d'un lent poisson entr'aperçu
Qui vient, oblique, part, se fond, devient fluide;
Fusain vite effacé sur l'écran qui se vide,
Ébauche d'un dessin mort-né sur un tissu.
Car le poisson s'estompe, entre dans une brume,
Pâlit de plus en plus, devient presque posthume,
Traînant comme des avirons émaciés
Ses nageoires qui sont déjà tout incolores.
Départs sans nul sillage, avec peine épiés,
Comme celui des étoiles dans les aurores.
Quel charme amer ont les choses qui vont finir!
Et n'est-ce pas, ce lent poisson, une pensée
Dont notre âme s'était un moment nuancée
Et qui fuit et qui n'est déjà qu'un souvenir?
V.
Ah! mon âme sous verre, et si bien à l'abri!
Toute elle s'appartient dans l'atmosphère enclose;
Ce qu'elle avait de lie ou de vase dépose;
Le cristal contigu n'en est plus assombri.
Transparence de l'âme et du verre complice,
Que nul désir n'atteint, qu'aucun émoi ne plisse!
Mon âme s'est fermée et limitée à soi;
Et, n'ayant pas voulu se mêler à la vie,
S'en épure et de plus en plus se clarifie.
Âme déjà fluide où cesse tout émoi;
Mon âme est devenue aquatique et lunaire;
Elle est toute fraîcheur, elle est toute clarté,
Et je vis comme si mon âme avait été
De la lune et de l'eau qu'on aurait mis sous verre.
VI.
Quel léthargique aquarium somnolait là,
Entre les agressifs blocs d'ombre d'une grotte,
D'un vert fluide à qui du songe se mêla.
Couleur glauque d'un puits où toute l'aube flotte,
Ou d'un miroir perdu qu'on heurte au fond d'un bois
Et dans lequel tous les feuillages aboutissent.
Aquarium en fièvre, aux muettes parois,
Où des brumes sans cesse et des tulles se tissent;
Alors ce sont soudain des obscurcissements;
Puis c'est une éclaircie et de brusques trouées
(Ainsi dans les miroirs et dans les yeux stagnants);
Et les pâles cloisons sont un peu tatouées
Par les herbes et les poissons, les imageant…