C'est l'instant du prestige! Émoi de l'eau recluse!
Est-ce que c'est du clair de lune qui s'infuse?
Toute une vie occulte y prend un bain d'argent
Dans l'enchevêtrement silencieux d'un saule
Qui serait tout entier entré parmi cette eau…
Remuement incessant comme dans un cerveau;
Clarté terne d'éclipse et d'un minuit du pôle!
On voit se dérouler des Limbes, dirait-on,
Comme si ces poissons, ces herbages, ces pierres,
N'étaient autres que quelques âmes prisonnières
Qui, captives du verre, attendent leur pardon;
Des âmes s'épurant, comme à demi damnées,
Dans ce bassin opaque où s'exila leur sort,
— Lieu qui n'est plus la vie et qui n'est pas la mort! —
Des âmes expiant et qui sont condamnées
À n'être ainsi qu'un minéral, qu'un végétal,
Ou qu'un poisson aveugle en ce muet cristal;
Et l'on voit chavirer ces âmes somnambules
S'évertuant sans cesse à se sauver un peu
De leur forme avilie en cet abîme bleu;
Combat obscur! Et ces intermittentes bulles,
Qui faufilent de lentes gouttes l'eau sans pli,
Ne sont-ce pas des pleurs, rosée expiatoire
Des âmes qui font là comme leur purgatoire,
Larmes montant à la surface de l'oubli!
VII.
L'aquarium, toujours frissonnant, est étrange
Avec son eau qu'on ne sait quoi ride et dérange
Et qui se crispe moins d'un éveil de poissons
Que des yeux qu'en passant nous posâmes sur elle,
Et de savoir un peu de ce que nous pensons.
On dirait que toujours quelque chose chancelle
Dans cette eau sensitive au silence ambigu.
Eau de l'aquarium qui, glauque, se limite
Par des cloisons qui sont un palais exigu;
Mais le verre est assez glauque pour qu'il l'imite;
Ainsi l'eau, confondue avec lui, se recule
Dans un leurre équivoque où chacun s'est accru.
Aquarium troublant! Limbes et crépuscule!
Songe vague et visqueux qu'on craindrait d'avoir eu!
État intermédiaire et qu'aucun ne discerne:
L'aquarium est-il parfois tout endormi?
Mais voici qu'une bulle expire; il a frémi
Et, la larme étant morte, une moire la cerne…
L'aquarium est-il parfois tout éveillé?
Il fait plutôt songer alors aux somnambules;
Car, malgré le frisson des poissons et des bulles
Et des herbes qui dans son silence ont grouillé,
On le sent étranger à cette vie occulte,
À ce qui, dans l'eau claire, en ténèbres se sculpte,
Comme si ce n'étaient qu'un cauchemar bénin
Et des rêves dont, sans le savoir, il s'image,
Symbole de notre âme et du sommeil humain
Où toujours quelque songe erre, fleurit ou nage.
VIII.
Dans l'aquarium clos songent les actinies,
Anémones de mer, sensitives de l'eau;
Les moires peu à peu se sont tout aplanies
Qui tout à l'heure s'arrondissaient en halo
À l'endroit qu'a blessé quelque nageoire en fuite;
Le silence renaît et plus rien ne s'ébruite
Dans le bassin peuplé de formes en arrêt.
Alors, dans l'eau sans nul frisson, les actinies
S'ouvrent, comme une bouche au baiser s'ouvrirait,
Fardant de rose un peu leurs corolles blêmies,
Mais sensibles encor comme une plaie en fleur;
Car le moindre nouvel éveil d'une nageoire
Les rétracte aussitôt parmi l'eau qui se moire,
Encor que le poisson soit doucement frôleur,
Et les voilà toutes recloses, racornies,
Toutes tristes comme une bouche après l'adieu!
Or nous avons aussi dans nous des actinies:
Rêves craintifs qui se déplient parfois un peu,
Jardin embryonnaire et comme sous-marin,
Fleurs rares n'émergeant que dans la solitude,
Bijoux dont le silence entr'ouvre seul l'écrin.
Mais combien brefs, ces beaux instants de plénitude
Qui sont le prix du calme et du renoncement!
Car revoici toujours les nageoires bannies
D'un rêve trop profane au louche glissement
Qui crispe l'eau de l'âme et clôt les actinies.
IX.
L'aquarium d'abord ne semble pas vivant,
Inhabité comme un miroir dans un couvent;
Crépuscule où toujours se reforme une brume;
Il dort si pâlement qu'on le croirait posthume
Et que les reflets noirs qui viennent et s'en vont
Ne sont qu'ombres sans but sur un lit mortuaire
Et jeux furtifs de veilleuse sur le plafond.
Pourtant dans l'eau, de temps en temps, quelque chose erre,
Circule, se déplie, ou bouge obliquement;
Des frissons lumineux crispent cette eau qui mue,
— Tels les spasmes de lumière du diamant! —
Un poisson sombre ondule, une herbe en deuil remue;
Le sable mou du fond s'éboule comme si
C'était le sablier bouleversé de l'Heure;
Et quelquefois aussi, sur le cristal transi,
Un monstre flasque, en trouble imagerie, affleure,
Cependant que l'eau souffre, en paraissant dormir,
Et sent passer, dans sa morose léthargie,
Mille ombres dont elle ne cesse de frémir
Qui font de sa surface une plaie élargie!