Or n'est-ce pas l'image du sommeil humain
Où, dans l'eau du cerveau qu'on croit vidée et nue,
Des rêves sous-marins sont sans cesse en chemin,
Ah! cette vie occulte, et qui se continue!

X.

Quel aquarium glauque apparaît la Mémoire,
En qui les souvenirs, les rêves, le passé
Émergent par moments d'un clair-obscur glacé;
Clairière d'une grotte en deuil! Liquide armoire
Dont les panneaux ont des ombres pour bas-reliefs
Et qui conserve en elle un peu de notre vie:
Amour mort qu'on retrouve en scintillements brefs
(Collier perdu, mais qu'une perle certifie…);
Et nos espoirs mués en minéraux pensifs;
Nos efforts devenus des varechs convulsifs;
Telle bouche changée en coquillage inerte
Et tel péché, comme un poisson, qui bouge au fond…
Comment redevenir la Mémoire déserte?
Mais sans cesse ces mous glissements la défont
Et rouvrent une plaie au fil de la Mémoire.
Sans cesse le passé, fait d'ombres, reparaît
Dans le repos de la Mémoire qui s'en moire.
C'est comme si toujours quelque chose y mourait!
Car retrouver un fantôme d'ancienne joie,
Le spectre d'une rose ou l'écho d'une voix,
C'est les voir mourir presque une seconde fois.

Ah! tout ce qui subsiste en nous grouille et louvoie;
Tout ce qui reparaît d'un temps qu'on oubliait,
Déjà si loin, mais qui soudain dans nous remue:
Frôlements, frissons noirs et feuillage inquiet;
Ah! ne jamais pouvoir redevenir l'eau nue!
Toujours sentir dans l'eau lasse renaître un pli,
Et quelque forme errante, une ombre fugitive
Être l'inexorable empêcheuse d'Oubli!
Aquarium humain! Mémoire sensitive!
Douleur quotidienne entre des verres clos!
Survivance de peine un peu somnambulique,
Comme si dans la châsse à la grêle relique
On sentait, en baisant la vitre, souffrir l'Os!

XI.

L'Aquarium prend en pitié les autres eaux.

Le Ruisseau se déchire en courant la vallée,
Eau râpée aux cailloux et sans cesse en allée,
Comme en fuite, portant les glaives des roseaux,
Ces glaives de douleur du Coeur de l'Eau docile.

Le Fleuve aussi s'exalte et se fatigue en vain
À s'élargir, déjà plus humain que divin,
Hélas! car tout son songe intérieur vacille
De porter des vaisseaux, de réfléchir des tours
Et d'être au gré de l'heure en ses vastes détours!

Même l'eau du Canal n'est pas assez recluse,
Trop impressionnable aux nuages, au vent,
Au jeu de s'argenter parfois à quelque écluse
Qui le fait blanc comme les cygnes l'énervant.

L'eau du Jet d'eau surtout est trop impatiente
De se grandir, de se lever comme un cimier,
Comme un beau vol de colombes qui s'oriente
Et que la lune attire en son clair colombier.
Ah! ce leurre du ciel lointain et de la lune!
Car le Jet d'eau retombe en plumes, une à une;
C'est chaque fois, dans la vasque, comme une mort,
Comme un deuil blanc qui s'émiette et qui surnage.
Plus de reflets! L'eau trouble est pleine de carnage;
Triste aboutissement d'un orgueilleux effort,
Quand il était facile et suave pour elle
D'être visionnaire en restant naturelle!