La Mer aussi, qui voulut trop, souffre; elle geint
De se briser aux rocs aigus des promontoires;
Flots opaques, et gris comme un jour de Toussaint;
Flux incessants et qu'on dirait expiatoires,
Sans cesse labourés par le vent et l'éclair,
Sans cesse fatigués par les vaisseaux véloces;
Mer infinie en qui se fane un trésor clair:
Perles, coraux, et tous ces beaux écrins de noces,
Richesse intérieure, orfèvrerie en feu,
Dont, trop vouée à vivre, elle a joui si peu!

L'Aquarium les plaint, toutes ces eaux vassales
Que la vie intéresse, et s'y associant;
Tandis que lui, de son seul songe, est conscient;
Il n'a pas d'autre but que ses fêtes mentales
Et l'anoblissement de l'univers qu'il est;
Eau de l'Aquarium dont la pâleur miroite,
— C'est comme si du clair de lune se gelait! —
Car dans le verre elle s'est close et se tient coite,
Moins en souci des vains reflets et du réel
Que d'être ainsi quelque mystère qui scintille
Et de réaliser ce qu'elle a d'éternel,
Avec l'orgueil un peu triste d'être inutile!

LE SOIR DANS LES VITRES

I.

Le soir descend dans les vitres et les submerge…
Un rayon y vacille un moment comme un cierge,
Dernier cierge frileux des vêpres terminées!
L'ombre déferle; on ne sait quoi chavire en elles;
Les ultimes clartés sont vite éliminées,
Et c'est comme un sommeil délayant des prunelles.
Clair-obscur! Douloureux combat de la Lumière
Et de l'Ombre, parmi les vitres — non moins beau
Que le même conflit dans le ciel et dans l'eau,
Quand le soleil n'est plus qu'une rose trémière
Qui s'effeuille parmi le déluge du soir.
Et les vitres, dernier champ clos du crépuscule,
Où l'Ombre a poursuivi le Couchant et l'accule,
Luisent, à cause d'eux, d'un adieu jaune et noir.

II.

Pourtant l'ombre s'amasse aux fenêtres vaincues.
Les vitrages, bouquets brodés et tulle frêle,
Cèdent, et l'on dirait que leur blancheur dégèle,
Comme s'ils adhéraient aux vitres contiguës
Et que leur givre en fleur était né dans le verre.
Unanime débâcle: un bouquet se desserre,
Un brusque afflux de soir rompt la plus claire branche,
Et c'est la fin d'un fin bouton de rose blanche
Qui fond, s'écoule en pleurs et lentement s'annule,
Débâcle d'un dégel dans les rideaux de tulle.

III.

Les vitres sont alors des aquariums d'ombre!
Parmi leur verre glauque a ruisselé le soir;
Une perle s'en sauve; une lueur y sombre;
Et contre leur pâleur affleure un afflux noir,
Comme une eau qui toujours bouge et se renouvelle.
Et l'eau du soir triomphe! Et c'est bientôt en elle
Des passages confus de formes émergeant,
Et les vitres ont l'air des[1] bassins de silence.
Leur eau froide somnole; une herbe s'y balance;
Les astres, tout au fond, sont des poissons d'argent.
Mais cette vie et ces enluminures pâles,
Ces vagues remuements dans l'eau triste du soir,
Ces dessins inachevés comme aux plis des châles
Qui ramagent encor le verre déjà noir,
Ne sont-ce pas les vieux reflets des vitres mêmes
Se projetant, se délayant, au point qu'ils font
Des fenêtres comme un aquarium sans fond;
Ah! tout ce qui survit dans ces armoires blêmes!

IV.