La chambre triste et lasse est enfin résignée
Et s'abandonne au soir qui, sournois, s'insinue:
La chambre a l'air plus grande, a l'air aussi plus nue;
L'ombre a tissé ses fils de toile d'araignée
Dans les angles, d'abord plus obscurs, du plafond.
Elle fane les étoffes, elle les fonce;
Dans le miroir blêmi, les reflets se défont
Comme d'une Ophélie en larmes qui s'enfonce;
Et les plis des rideaux ressemblent aux ornières
Très profondes des vieux chemins d'un vieux pays.
Le soir s'amasse, ayant la crainte des lumières,
Autour du lustre et des lampes, surtout haïs,
Qui méditent déjà de faire saigner l'Ombre.
Tout s'élague dans les ténèbres grandissantes;
Un bouquet riait là, mais il s'efface et sombre
Et, dans l'obscurité, les fleurs sont comme absentes;
Les bronzes nus ont des gestes découragés;
Les vieux portraits d'aïeuls, ceux des aïeules feues,
S'assombrissent, ont des visages plus âgés,
Et du crêpe a couvert leurs fanfreluches bleues.
La chambre est tout entière en proie au soir; et c'est
Comme si tout à coup la chambre vieillissait.

V.

Le ciel est gris; mon âme est grise;
Elle se sent toute déprise,
Elle se sent un parloir nu;
Car le soir, ce soir, m'est venu
Comme un commencement de crise.

La pendule ourle de minutes
Le silence de la maison;
Ô soir, quel est donc le poison
Que parmi tes crêpes tu blutes,
Pour que j'aie encor ces rechutes?

Couchant de cendre refroidie;
Crépuscule d'âme indistinct;
Mal du soir qui si mal m'atteint
Que c'est comme une maladie,
Et rien d'humain n'y remédie.

VI.

Le soir descend; il est imminent; il approche,
Emblème de la mort que trop on oubliait;
— On était trop vaillant, on était trop quiet! —
Mais le soir doucement nous en fait le reproche
Car il est comme le précurseur de la mort!
Ah! comment s'en sauver, quel moyen qu'on l'élude,
Et qu'on s'illusionne et qu'on le croie en tort
Et qu'on échappe à ce qu'il a de certitude,
Le temps de se reprendre au leurre du miroir:
Fenêtre où s'envoler, tournant le dos au soir!
Le temps de se reprendre au mensonge des lampes.
L'ombre s'aggrave; tout s'oriente déjà
Vers la nuit; seul un lis plus longtemps émergea;
Mais, là, tous ces drapeaux qui meurent à nos hampes!
Tous ces cygnes que l'ombre incorpore! Ces ors
Se dédorant sur les lambris et sur les plinthes
À mesure que les ténèbres du dehors
Couvrent de crêpe un vieux portrait aux lèvres peintes!
Les bibelots pensifs abdiquent sans effort
(Tristes un peu de se sentir des urnes closes)
À l'ombre qui leur fait une petite mort,
Et mon âme s'incline à l'exemple des choses.

VII.

C'est Octobre qui s'en revient avec le Soir;
Frères pensifs, ils reviennent de compagnie
S'installer dans la chambre et devant le miroir
Dont la clarté prolonge un éclat qui les nie;
Frères lointains, envers lesquels on eut des torts
Qui rapportent un peu de fleurs des jardins morts
Pour les intercaler dans les fleurs des tentures,
Les tentures de demi-deuil de la Toussaint.
C'est le Soir, c'est Octobre; une cloche se plaint
Songeant confusément à des cloches futures
Dont la tristesse en pleurs dans notre âme est déjà!
Le Soir s'installe, et rien de précis ne subsiste;
Octobre aussi s'installe et nous revient plus triste
Depuis tous ces longs mois où seul il voyagea
Durant l'année, à la recherche de notre âme!
Il la retrouve enfin, et doucement la blâme
De l'avoir attendu pour faire accueil au Soir,
Et qu'elle soit encor si profane aux approches
De la Toussaint qui vient par un chemin de cloches…
Alors Octobre, auprès du Soir, songe à s'asseoir;
Et notre âme s'éplore en voyant, face à face,
Ces deux hôtes causer de sa mort à voix basse!

VIII.