Étonnez-vous maintenant des persécutions qu'eut à subir l'abbé de Bucquoy,—sous le ministère de Pontchartrain.
Quant à Angélique de Longueval, c'est l'opposition même en cette hardie. Cependant elle aime son père,—et ne l'avait abandonné qu'à regret. Mais du moment qu'elle avait choisi l'homme qui semblait lui convenir,—comme la fille du duc Loys choisissant Lautrec pour cavalier,—elle n'a pas reculé devant la fuite et le malheur, et même, ayant aidé à soustraire l'argenterie de son père, elle s'écriait: «Ce que c'est de l'amour!»
Les gens du moyen âge croyaient aux charmes. Il semble qu'un charme l'ait en effet attachée à ce fils de charcutier,—qui était beau s'il faut l'en croire;—mais qui ne semble pas l'avoir rendue très-heureuse. Cependant en constatant quelques malheureuses dispositions de celui qu'elle ne nomme jamais, elle n'en dit pas de mal un instant. Elle se borne à constater les faits,—et l'aime toujours, en épouse platonicienne et soumise à son sort par le raisonnement.
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Les discours du lieutenant-colonel, qui voulait éloigner La Corbinière de Venise, avaient donné dans la vue de ce dernier. Il vend tout à coup son enseigne pour se rendre à Inspruck et chercher fortune en laissant sa femme à Venise.
«Voilà donc, dit Angélique, l'enseigne vendue à cet homme qui m'aimait, content (le lieutenant-colonel) en croyant que je ne m'en pouvais plus dédire; mais l'amour, qui est la reine[1] de toutes les passions, se moqua bien de la charge, car lorsque je vis que mon mari faisait son préparatif pour s'en aller, il me fut impossible de penser seulement de vivre sans lui.»
Au dernier moment, pendant que le lieutenant-colonel se réjouissait déjà du succès de cette ruse, qui lui livrait une femme isolée de son mari,—Angélique se décida à suivre La Corbinière à Inspruck. «Ainsi, dit-elle, l'amour nous ruina en Italie aussi bien qu'en France, quoiqu'en celle d'Italie je n'y avais point de coulpe (faute).»
Les voilà partis de Vérone avec un nommé Boyer, auquel La Corbinière avait promis de faire sa dépense jusqu'en Allemagne, parce qu'il n'avait point d'argent. (Ici, La Corbinière se relève un peu.) A vingt-cinq milles de Vérone, à un lieu où, par le lac, on va à la rive de Trente, Angélique faiblit un instant, et pria son mari de revenir vers quelque ville du bon pays vénitien,—comme Brescia.—Cette admiratrice de Pétrarque quittait avec peine ce doux pays d'Italie pour les montagnes brumeuses qui cernent l'Allemagne. «Je pensais bien, dit-elle, que les 50 pistoles qui nous restaient ne nous dureraient guère; mais mon amour était plus grand que toutes ces considérations.»
Ils passèrent huit jours à Inspruck, où le duc de Feria passa, et dit à La Corbinière qu'il fallait aller plus loin pour trouver de l'emploi,—dans une ville nommé Fisch. Là Angélique eut un grand flux de sang, et l'on appela une femme, qui lui fit comprendre «qu'elle s'était gâtée d'un enfant.»—C'est une locution bien chrétienne,—qu'il faut pardonner au langage du temps et du pays.
On a toujours considéré comme une souillure,—dans la manière de voir des hommes d'église, le fait, légitime pourtant,—puisque Angélique s'était mariée,—de produire au monde un nouveau pécheur. Ce n'est pourtant pas là l'esprit de l'Évangile.—Mais passons.