Leurs croyances et leurs coutumes diffèrent tellement des nôtres, que nous ne pouvons les juger qu'au point de vue de notre dépravation relative. Il suffit de se dire que la loi musulmane ne signale aucun péché dans cette ardeur des sens, utile à l'existence des populations méridionales décimées tant de fois par les pestes et par les guerres. Si l'on se rendait compte de la dignité et de la chasteté même des rapports qui existent entre un musulman et ses épouses, on renoncerait à tout ce mirage voluptueux qu'ont créé nos écrivains du XVIIIe siècle.

Il suffit de se dire que l'homme et la femme se couchent habillés; que les yeux d'un musulman ne peuvent descendre, de par la loi religieuse, au-dessous de la ceinture d'une femme, —et cela est réciproque,—et que le sultan Mahmoud, le plus progressif des sultans, ayant un jour pénétré, dit-on, dans la salle de bain de ses femmes, fut condamné par elles-mêmes à une longue abstention de leur présence.—De plus, la ville, instruite par quelque indiscrétion de valets, en fut indignée, et des représentations furent faites au sultan par les imans.

Ce fait fut, du reste, regardé par ses partisans comme une calomnie,—qui tenait probablement à ce qu'il avait fait construire au palais des Miroirs, une salle de bain en amphithéâtre.—Je veux croire à la calomnie.


IV—L'ATMÉIDAN

Le lendemain matin était le premier jour du Baïram. Le canon de tous les forts et de tous les vaisseaux retentit au lever du jour, dominant le chant des muezzins saluant Allah du haut d'un millier de minarets. La fête était, cette fois, à l'Atméidan, place illustrée par le souvenir des empereurs de Byzance qui y ont laissé des monuments. Cette place est oblongue et présente toujours son ancienne forme d'hippodrome, ainsi que les deux obélisques autour desquels tournaient les chars au temps de la lutte byzantine des verts et des bleus. L'obélisque le mieux conservé, dont le granit rose est couvert d'hiéroglyphes encore distincts, est supporté par un piédestal de marbre blanc entouré de bas-reliefs qui représentent des empereurs grecs entourés de leur cour, des combats et des cérémonies. Ils ne sont pas d'une fort belle exécution; mais leur existence prouve que les Turcs ne sont pas aussi ennemis des sculptures que nous le supposons en Europe.

Au milieu de la place se trouve une singulière colonne composée de trois serpents enlacés, laquelle, dit-on, servait autrefois de trépied dans le temple de Delphes.

La mosquée du sultan Ahmed borde un des côtés de la place. C'était là que Sa Hautesse Abdul-Medjid devait venir faire la grande prière du Baïram.

Le lendemain, qui était le premier jour du Baïram, un million peut-être d'habitants de Stamboul, de Scutari, de Péra et des environs encombrait le triangle immense, qui se termine par la pointe du sérail. Grâce à la proximité de ma demeure, je pus me trouver sur le passage du cortége qui se rendait sur la place de l'Atméidan. Le défilé, qui tournait par les rues environnant Sainte-Sophie, dura au moins une heure. Mais les costumes des troupes n'avaient rien de fort curieux pour un Franc, car, à part le fezzi rouge qui leur sert uniformément de coiffure, les divers corps portaient à peu près les uniformes européens. Les mirlivas (généraux) avaient des costumes pareils à ceux des nôtres, brodés de palmes d'or sur toutes les coutures. Seulement, c'étaient partout des redingotes bleues; on ne voyait pas un seul habit.

Les Européens de Péra se trouvaient mêlés en grand nombre à la foule; car, dans les journées du Baïram, toutes les religions prennent part à l'allégresse musulmane. C'est au moins une fête civile pour ceux qui ne s'unissent pas de cœur aux cérémonies de l'islam. La musique du sultan, dirigée par le frère de Donizetti, exécutait des marches fort belles, en jouant à l'unisson, selon le système oriental. La curiosité principale du cortége était le défilé des icoglans, ou gardes du corps, portant des casques ornés d'immenses cimiers garnis de hauts panaches bleus. On eût cru voir une forêt qui marche, comme au dénoûment de Macbeth.