Le sultan parut ensuite, vêtu avec une grande simplicité, et portant seulement sur son bonnet une aigrette brillante. Mais son cheval était tellement couvert de broderies d'or et de diamants, qu'il éblouissait tous les regards. Plusieurs chevaux, également caparaçonnés de harnais étincelant de pierreries, étaient menés par des sais à la suite du souverain. Les vizirs, les sérasquiers, les kasiaskers, les chefs des ulémas et tout un peuple d'employés suivaient naturellement le chef de l'État, puis de nouvelles troupes fermaient la marche.
Tout ce cortége, arrivant sur l'immense place de l'Atméidan, se fondit bientôt dans les vastes cours et dans les jardins de la mosquée. Le sultan descendit de cheval et fut reçu par les imans et les mollahs, qui l'attendaient à l'entrée et sur les marches. Un grand nombre de voitures se trouvaient rangées sur la place, et toutes les grandes dames de Constantinople s'étaient réunies là, regardant la cérémonie par les grilles dorées des portières. Les plus distinguées avaient obtenu la faveur d'occuper les tribunes hautes de la mosquée.
Je ne pus voir ce qui se passait à l'intérieur; mais j'ai entendu dire que la cérémonie principale était le sacrifice d'un mouton. La même pratique a lieu, ce jour-là, dans toutes les maisons musulmanes.
La place était couverte de jeux, de divertissements et de marchands de toute sorte. Après le sacrifice, chacun se précipita sur les vivres et les rafraîchissements. Les galettes, les crèmes sucrées, les fritures, et les kébabs, mets favori du peuple, composé de grillades de mouton que l'on mange avec du persil et avec des tranches découpées de pain sans levain, étaient distribuées à tous, aux frais des principaux personnages. De plus, chacun pouvait se présenter dans les maisons et prendre part aux repas qui s'y trouvaient servis. Pauvres ou riches, tous les musulmans occupant des maisons particulières traitent selon leur pouvoir les personnes qui viennent chez eux, sans se préoccuper de leur état ni de leur religion. C'est, du reste, une coutume qui existait aussi chez les juifs, à la fête des Sacrifices.
Le second et le troisième jour du Baïram n'offrent que la continuation des fêtes publiques du premier.
Je n'ai pas entrepris de peindre Constantinople; ses palais, ses mosquées, ses bains et ses rivages ont été tant de fois décrits! j'ai voulu seulement donner l'idée d'une promenade à travers ses rues et ses places à l'époque des principales fêtes. Cette cité est, comme autrefois, le sceau mystérieux et sublime qui unit l'Europe à l'Asie. Si son aspect extérieur est le plus beau du monde, on peut critiquer, comme l'ont fait tant de voyageurs, la pauvreté de certains quartiers et la malpropreté de beaucoup d'autres. Constantinople semble une décoration de théâtre, qu'il faut regarder de la salle sans en visiter les coulisses. Il y a des Anglais maniérés qui se bornent à tourner la pointe du sérail, à parcourir la Corne-d'or et le Bosphore en bateau à vapeur, et qui se disent: «J'ai vu tout ce qu'il est bon de voir.» Là est l'exagération. Ce qu'il faut regretter, c'est peut-être que Stamboul, ayant en partie perdu sa physionomie d'autrefois, ne soit pas encore, comme régularité et comme salubrité, comparable aux capitales européennes. Il est sans doute fort difficile d'établir des rues régulières sur les montagnes de Stamboul et sur les hauts promontoires de Péra et de Scutari; mais on y parviendrait avec un meilleur système de construction et de pavage. Les maisons peintes, les dômes d'étain, les minarets élancés, sont toujours admirables au point de vue de la poésie; mais ces vingt mille habitations de bois, que l'incendie visite si souvent; ces cimetières où les colombes roucoulent sur les ifs, mais où souvent les chacals déterrent les morts quand les grands orages ont amolli le sol, tout cela forme le revers de cette médaille byzantine, qu'on peut se plaire encore à nettoyer, après les savantes et gracieuses descriptions de lady Montagne.
Rien, dans tous les cas, ne peut peindre les efforts que font les Turcs pour mettre aujourd'hui leur capitale au niveau de tous les progrès européens. Aucun procédé d'art, aucun perfectionnement matériel ne leur est inconnu. Il faut déplorer seulement l'esprit de routine particulier à certaines classes, et appuyé sur le respect des vieilles coutumes. Les Turcs sont sur ce point formalistes comme des Anglais.
Satisfait d'avoir vu, dans Stamboul même, les trente nuits du Ramazan, je profitai du retour de la lune de Schaban pour donner congé du local que l'on m'avait loué à Ildiz-Khan. L'un des Persans qui m'avait pris en amitié, et qui m'appelait toujours le myrza (lettré), voulut me faire un cadeau au moment de mon départ. Il me fit descendre dans un caveau plein, à ce qu'il disait, de pierreries. Je crus que c'était le trésor d'Aboulcasem; mais la cave ne renfermait que des pierres et des cailloux fort ordinaires.