Les femmes, parentes ou domestiques de la maison, sont distinguées chacune par une bande de toile, d'étoffe de coton ou de mousseline, ordinairement bleue, attachée autour de la tête par un seul nœud, laissant pendre par derrière les deux bouts[3]. Chacune d'elles porte aussi un mouchoir, ordinairement teint en bleu, qu'elles mettent sur leurs épaules, et quelques-unes tordent ce mouchoir des deux mains au-dessus de leur tête ou devant leur visage. Les cris des femmes, les chants animés des jeunes garçons et les tons lugubres sur lesquels psalmodient les yiméniyeh produisent une dissonance étrange.
Le prophète avait défendu les lamentations des femmes et la célébration des vertus du défunt à l'occasion des funérailles. Mahomet déclarait que les vertus qui étaient attribuées de la la sorte au mort deviendraient pour celui-ci des sujets de reproche s'il ne les possédait pas dans son état futur. Il est vraiment remarquable de voir combien quelques préceptes du prophète sont chaque jour rejetés par les mahométans modernes, les wahhabis seuls exceptés. Nous avons vu quelquefois des pleureuses de la basse classe suivant un cercueil à visage découvert, après avoir eu soin de se barbouiller de boue dont elles avaient aussi couvert leur coiffure et leur poitrine. Cette coutume existait chez les anciens Égyptiens. Le convoi d'un homme opulent ou même d'une personne de la classe moyenne est parfois précédé de quelques chameaux chargés de pain et d'eau que l'on distribue aux pauvres devant le tombeau. Ces convois se composent de personnes plus variées et plus nombreuses. Les yiméniyeh ouvrent la marche en psalmodiant, comme il est dit plus haut, la profession de foi. Ils sont suivis des amis du défunt et de quelques hommes savants et dévots invités à prendre part à la cérémonie. Ensuite vient un groupe de fakirs psalmodiant le sourat El-Anam; d'autres religieux suivent en chantant différentes prières, selon les ordres dont ils font partie et que de célèbres cheiks ont fondés; suivent les bannières de l'un ou l'autre supérieur des derviches à moitié déployées; puis viennent les jeunes écoliers, le cercueil et les pleureuses comme dans les autres convois, et, quelquefois, lorsque les porteurs sont d'un certain rang, leurs chevaux de main les suivent. En certaines occasions, le convoi est terminé par un buffle destiné à être sacrifié devant le tombeau; sa viande est ensuite distribuée aux pauvres.
On voit encore plus de personnes aux convois des cheiks dévots ou de l'un des grands ulémas. On ne couvre point d'un châle le cercueil de ces personnages. Le wili (saint) est, en outre, à l'occasion de ces funérailles, honoré d'une manière toute particulière. Des femmes suivent son cercueil; mais, au lieu de pleurer et de se lamenter comme elles le feraient pour un mortel ordinaire, elles font retentir l'air de cris aigus et de chants de joie nommés Zugharite; si elles suspendent ces accents joyeux, ne fût-ce que pour l'espace d'une minute, les porteurs déclarent ne pouvoir avancer, et qu'un pouvoir surnaturel les tient rivés à l'endroit où ils se trouvent.
Les cercueils en usage pour les jeunes garçons et les femmes sont différents de ceux des hommes. Il est vrai que, comme ceux des hommes, ils ont un couvercle de bois sur lequel est étendu un châle; mais ces cercueils ont à la tête un morceau de bois droit, nommé shahid. Ce shahid est couvert d'un châle, et la partie supérieure (lorsque le cercueil renferme une femme de la classe moyenne ou une femme d'un haut rang) est parée de divers ornements appartenant à la coiffure féminine. Le haut, en étant plat ou circulaire, sert souvent à y placer un kurs (ornement rond en or ou en argent, enrichi de diamants ou d'or ciselé en relief, qui est porté par les femmes sur le sommet de la tête); par derrière, on suspend le safa (un certain nombre de tresses en soie noire avec des ornements en or, que les dames ajoutent à leurs cheveux nattés, retombant le long de leur dos). On distingue le cercueil d'un garçon par un turban, ordinairement en cachemire rouge, et placé en haut du shahid, et, lorsque le garçon est très-jeune, on y ajoute le kurs et le safa. S'il s'agit d'un enfant en bas âge, un homme le transporte dans ses bras au cimetière; son corps n'est recouvert que d'un châle; quelquefois aussi, on le met dans un petit cercueil, qu'un homme porte sur sa tête.
Les enterrements des femmes et des jeunes garçons, quoique plus simples, sont presque semblables à ceux des hommes, à moins que la famille ne soit riche ou haut placée. Un convoi des plus pompeux que nous ayons vu, est celui d'une jeune fille de grande famille. Deux hommes, portant chacun un drapeau vert, ferlé, de grande dimension, ouvraient la marche; les yiméniyeh suivaient au nombre de huit; puis un groupe de fakirs psalmodiaient un chapitre du Coran. Venait ensuite un homme portant une branche d'alizier (nabk), emblème des jeunes personnes, entre deux autres hommes, ayant à la main un long bâton surmonté de plusieurs cerceaux ornés de bandelettes de papier de couleurs variées. Derrière ces trois personnes marchaient côte à côte deux soldats turcs; un des soldats portait un petit plateau d'argent doré, sur lequel était un kumkum (flacon) d'eau de rose; l'autre était muni d'un plateau semblable portant un mibkarah (réchaud) en argent doré, où brûlaient des parfums. Ces vases, qui embaumaient l'air, étaient destinés à embaumer le caveau sépulcral. De temps à autre, on aspergeait d'eau de rose les spectateurs. Les soldats étaient suivis par quatre hommes; chacun de ceux-ci portait, sur un plateau, plusieurs petits cierges allumés, fixés dans des morceaux de pâte de henna; le cercueil, recouvert de châles d'une grande richesse, avait son shahid orné de magnifiques toques, et, outre le safa, un kussah-ahwas (ornement d'or et de diamants pour ceindre le front). Sur le sommet du shahid se trouvait un riche kurs en diamants. Ces bijoux appartenaient à la défunte, ou bien, comme cela se fait quelquefois, ils avaient été empruntés pour la cérémonie. Les femmes, au nombre de huit, portaient le costume de soie noire des dames égyptiennes; mais, au lieu de marcher à pied, comme c'est l'usage, elles étaient montées sur des ânes à haute selle.
Nous allons maintenant passer à la description des rites et cérémonies dans l'intérieur de la mosquée et du tombeau.
Si le défunt habitait un des quartiers situés an nord de la ville, on porte, de préférence, le corps à la mosquée de Hasaneyn, à moins qu'il ne soit pauvre, et ne soit pas voisin de ce sanctuaire vénéré. Dans ce cas, ses amis le portent à la mosquée la plus rapprochée, afin d'épargner du temps et des dépenses inutiles; s'il était uléma, c'est-à-dire d'une profession savante quoique humble, on le transporte ordinairement à la grande mosquée d'El-Azhav. Les habitants de la partie méridionale de la capitale portent, en général, leurs morts à la mosquée de Seiyeden-Zeyneb, ou à celle d'un autre saint célèbre. La raison de la préférence que l'on donne à ces mosquées par-dessus les autres, est la croyance que les prières qui se font près du tombeau des saints sont particulièrement efficaces.
Entré dans la mosquée, le cercueil est placé à terre, à l'endroit habituel de la prière, ayant le côté droit vers la Mecque. L'iman est debout du côté gauche du cercueil, la face tournée vers celui-ci, et dans la direction de la Mecque, tandis qu'un des officiers subalternes, chargé de répéter les paroles de l'iman, se place aux pieds du défunt. Ceux qui assistent aux funérailles se rangent derrière l'iman, les femmes à part derrière les hommes; car il est rare que l'entrée de la mosquée leur soit interdite lors de ces cérémonies. La congrégation ainsi disposée, l'iman commence la prière des morts et débute par ces paroles: «Je propose de réciter la prière des quatre tekbires (prière funèbre qui consiste dans l'exclamation répétée de Allah akbar! ou: Dieu est infiniment grand!) sur le mahométan défunt ici présent.» Après cette espèce de préface, il élève les deux mains qu'il tient ouvertes, touchant avec l'extrémité des pouces le tube de ses oreilles, et s'écrie: «Dieu est infiniment grand!» Le servant (muballigh) répète cette exclamation, et chacun des individus placés derrière l'iman en fait autant. Ayant dit la prière Fathah, l'iman s'écrie une deuxième fois: «Dieu est infiniment grand!» Après quoi, il ajoute: «O Dieu! favorise notre seigneur Mahomet, le prophète illustre, ainsi que sa famille et ses compagnons, et conserve-les!» Une troisième fois, l'iman crie: «Dieu est infiniment grand!» puis il dit: «O Dieu! en vérité, voici ton serviteur; il a quitté le repos du monde et son amplitude, tout ce qu'il va aimé, et ceux desquels il y était aimé, pour les ténèbres du tombeau et pour ce qu'il éprouve. Il a proclamé qu'il n'y a de Divinité que toi seul; que tu n'as point d'égal, et que Mahomet est ton serviteur et ton apôtre, tu as la toute science de ce qui te concerne. O Dieu! il est parti pour demeurer avec toi, et tu es celui auprès duquel il est infiniment excellent de demeurer. Ta miséricorde lui est devenue nécessaire, et tu n'as pas besoin de son châtiment. Nous sommes venus vers toi en te suppliant de permettre que nous intercédions en sa faveur. O Dieu! s'il a fait le bien, augmente la somme de ses bonnes actions, et, s'il a fait le mal, oublie ses mauvaises actions. Que ta miséricorde daigne l'accueillir; épargne lui les épreuves de la tombe et ses tourments; fais que son sépulcre lui soit large, et tiens la terre loin de ses flancs[4]; fasse ta miséricorde qu'il puisse être exempté de tes tourments jusqu'au temps où tu l'enverras en sûreté au paradis, ô toi! le plus miséricordieux de ceux qui montrent de la miséricorde! »
Ayant pour la quatrième fois crié: «Dieu est infiniment grand,» l'iman ajoute:
«O Dieu! ne nous refuse pas notre récompense pour le service que nous lui avons rendu, et ne nous fais pas passer par ses épreuves après lui; pardonne-nous, pardonne-lui, ainsi qu'à tous les musulmans, ô seigneur de toute créature!» L'iman termine ainsi sa prière, et, saluant les anges à droite et à gauche, il dit: «Que la paix, ainsi que la miséricorde divine, soit avec vous!»—ainsi que cela se pratique à la fin des prières ordinaires. S'adressant alors aux personnes présentes, il leur dit: «Donnez votre témoignage à son égard;» et ils répondent: «Il fut vertueux.» Ensuite on enlève le cercueil, et, si la cérémonie a lieu dans la mosquée de quelque saint célèbre, on le place devant le maksourah, ou grillage qui entoure le cénotaphe du saint. Quelques fakirs et les assistants récitent ici d'autres prières funèbres, et le convoi se remet en marche dans l'ordre précédent jusqu'au cimetière. Ceux du Caire sont pour la plupart hors de la ville, dans les contrées désertes situées au nord, à l'est et au sud de son enceinte; les cimetières dans la ville sont en petit nombre et de peu d'étendue.