Mon guide s'arrêta devant une maison aussi soigneusement obscure au dehors que les autres, et frappa à petits coups à la porte vernie. Un nègre vint ouvrir avec quelques signes de crainte; puis, nous voyant des chapeaux, il salua et nous appela effendis.

La maison dans laquelle nous étions entrés ne répondait pas, quoique gracieuse et d'un aspect élégant, à l'idée que l'on se forme généralement d'un intérieur turc. Le temps a marché, et l'immobilité proverbiale du vieil Orient commence à s'émouvoir au contre-coup de la civilisation. La réforme, qui a coiffé l'Osmanli du tarbouch et l'a emprisonné dans une redingote boutonnée jusqu'au col, a amené aussi, dans les habitations, la sobriété d'ornements où se plaît le goût moderne. Ainsi, plus d'arabesques touffues, de plafonds façonnés en gâteaux d'abeille ou en stalactites, plus de dentelures découpées, plus de caissons de bois de cèdre, mais des murailles lisses à teintes plates et vernies, avec des corniches à moulures simples; quelques dessins courants pour encadrer les panneaux des boiseries, quelques pots de fleurs d'où partent des enroulements et des ramages, le tout dans un style, ou plutôt dans une absence de style qui ne rappelle que lointainement l'ancien goût oriental, si capricieux et si féerique.

Dans la première pièce se tenaient les gens de service; dans une seconde, un peu plus ornée, je fus frappé du spectacle qui se présenta. Au centre de la pièce se trouvait une sorte de table ronde couverte d'un tapis épais, entourée de lits à l'antique, qui, dans le pays, s'appellent tandours; là s'étendaient à demi couchées, formant comme les rayons d'une roue, les pieds tendus vers le centre où se trouvait un foyer de chaleur caché par l'étoffe, plusieurs femmes, que leur embonpoint majestueux et vénérable, leurs habits éclatants, leurs vestes bordées de fourrures, leurs coiffures surannées montraient être arrivées à l'âge où l'on ne doit pas s'offenser du nom de matrone, pris en si bonne part chez les Romains; elles avaient simplement amené leurs filles ou nièces à la soirée, et en attendaient la fin comme les mères d'Opéra attendant au foyer de la danse. Elles venaient, la plupart, des maisons voisines, où elles ne devaient rentrer qu'au point du jour.


VII—QUATRE PORTRAITS

La troisième pièce décorée, qui dans nos usages représenterait le salon, était meublée de divans couverts de soie aux couleurs vives et variées. Sur le divan du fond trônaient quatre belles personnes qui, par un hasard pittoresque ou un choix particulier, se trouvaient présenter chacune un type oriental distinct.

Celle qui occupait le milieu du divan était une Circassienne, comme on pouvait le deviner tout de suite à ses grands yeux noirs contrastant avec un teint d'un blanc mat, à son nez aquilin d'une arête pure et fine, à son cou un peu long, à sa taille grande et svelte, à ses extrémités délicates, signes distinctifs de sa race. Sa coiffure, formée de gazillons mouchetés d'or et tordus en turban, laissait échapper des profusions de nattes d'un noir de jais, qui faisaient ressortir ses joues avivés par le fard. Une veste historiée de broderies et bordée de fanfreluches et de festons de soie, dont les couleurs bariolées formaient comme un cordon de fleurs autour de l'étoffe; une ceinture d'argent et un large pantalon de soie rose lamée complétaient ce costume, aussi brillant que gracieux. On comprend que, selon l'usage, ses yeux étaient accentués par des lignes de surmeh, qui les agrandissent et leur donnent de l'éclat; ses ongles longs et les paumes de ses mains avaient une teinte orange produite par le henné; la même toilette avait été faite à ses pieds nus, aussi soignés que des mains, et qu'elle repliait gracieusement sur le divan en faisant sonner de temps en temps les anneaux d'argent passés autour de ses chevilles.

A côté d'elle était assise une Arménienne, dont le costume, moins richement barbare, rappelait davantage les modes actuelles de Constantinople; un fezzi pareil à ceux des hommes, inondé par une épaisse chevelure de soie bleue, produite par la houppe qui s'y attache, et posé en arrière, paraît sa tête au profil légèrement busqué, aux traits assez fiers, mais d'une sérénité presque animale. Elle portait une sorte de spencer de velours vert, garni d'une épaisse bordure en duvet de cygne, dont la blancheur et la masse donnaient de l'élégance à son cou entouré de fins lacets, où pendaient des aigrettes d'argent. Sa taille était cerclée de plaques d'orfèvrerie, où se relevaient en bosse de gros boutons de filigrane, et, par un raffinement tout moderne, ses pieds, qui avaient laissé leurs babouches sur le tapis, se repliaient, couverts de bas de soie à coins brodés.

Contrairement à ses compagnes, qui laissaient librement pendre sur leurs épaules et leur dos leurs tresses entremêlées de cordonnets et de petites plaques de métal, la juive, placée à côté de l'Arménienne, cachait soigneusement les siens, comme l'ordonne sa loi, sons une espèce de bonnet blanc, arrondi en boule, rappelant la coiffure des femmes du temps du XVIe siècle, et dont celle de Christine de Pisan peut donner une idée. Son costume, plus sévère, se composait de deux tuniques superposées, celle de dessus s'arrêtant à la hauteur du genou; les couleurs en étaient plus amorties, et les broderies d'un éclat moins vif que celles des tuniques portées par les autres femmes. Sa physionomie, d'une douceur résignée et d'une régularité délicate, rappelait le type juif particulier à Constantinople, et qui ne ressemble en rien aux types que nous connaissons. Son nez n'avait pas cette courbure prononcée qui, chez nous, signe un visage du nom de Rébecca ou de Rachel.

La quatrième, assise à l'extrémité du divan, était une jeune Grecque blonde ayant le profil popularisé par la statuaire antique. Un taktikos de Smyrne aux festons et aux glands d'or, posé coquettement sur l'oreille et entouré par deux énormes tresses de cheveux tordus formant turban autour de la tête, accompagnait admirablement sa physionomie spirituelle, illuminée par un œil bleu où brillait la pensée, et contrastant avec l'éclat immobile et sans idée des grands yeux noirs de ses rivales en beauté.