Il faut dire que l'accent allemand et la prononciation très-différente des divers pays présentent de grandes difficultés aux Français qui n'ont appris la langue que par des livres. En Autriche, cela devient même un tout autre langage, qui diffère autant de l'allemand que le provençal du français. Ce qui contribue ensuite à retarder sur ce point l'éducation du voyageur, c'est que partout on lui parle dans sa langue, et qu'il cède involontairement à cette facilité qui rend sa conversation plus instructive pour les autres que pour lui-même.
La tempête augmentant beaucoup, le capitaine crut devoir prendre un air soucieux mais ferme, et s'en alla donner des ordres, afin de rassurer les dames. Cela nous amena naturellement à parler de romans maritimes. La plus jeune dame paraissait très-forte sur cette littérature, toute d'importation anglaise ou française, l'Allemagne n'ayant guère de marine. Nous ne tardâmes pas à prendre terre par Scribe et Paul de Kock. Il faut convenir que, grâce au succès européen de ces deux messieurs, les étrangers se font une singulière idée de la société et de la conversation parisiennes. La dame âgée parlait fort bien d'ailleurs: elle avait vu les Français dans son temps, comme elle le disait gaiement; mais la plus jeune avait une prétention au langage à la mode, qui l'entraînait parfois à un singulier emploi des mots nouveaux.
—Monsieur, me disait-elle, imaginez-vous que Passau, où nous habitons, n'est en arrière sur rien; nous avons la société la plus ficelée de la Bavière. Munich est si ennuyeux à présent, que tous les gens de la haute viennent à Passau; on y donne des soirées d'un chic étonnant!...
O monsieur Paul de Kock! voilà donc le français que vous apprenez à nos voisins! Mais peut-être ceux de nous qui parlent trop bien l'allemand tombent-ils dans les mêmes idiotismes! Je n'en suis pas là encore, heureusement.
«Il n'y a si bonne compagnie dont il ne faille se séparer! » disait le roi Dagobert à ses chiens ... en les jetant par la fenêtre. Puisse cet ancien proverbe, que je cite textuellement, me servir de transition entre le départ de plusieurs de nos passagers qui nous quittèrent à Saint-Gall, et le tableau, que je vais essayer de tracer, d'un divertissement auquel se livraient nos marins sur le pont, en attendant que le bateau reprît sa course vers Morseburg. L'idée en est triviale, mais assez gaie et digne d'être utilisée dans la littérature maritime. Il y avait trois chiens sur le bateau à vapeur. L'un d'eux, caniche imprévoyant, s'étant trop approché de la cuisine, un mousse s'avisa détremper dans la sauce sa belle queue en panache. Le chien reprend sa promenade; l'un des deux autres s'élance à sa poursuite et lui mord la queue ardemment. Voyant ce résultat bouffon, l'on s'empresse d'en faire autant au second, puis au troisième, et voilà les malheureux animaux tournant en cercle sans quitter prise, chacun avide de mordre et furieux d'être mordu. C'est là une belle histoire de chiens! comme dirait le sieur de Brantôme.... Mais que dire de mieux d'une traversée sur le lac de Constance par un mauvais temps? L'eau est noire comme de l'encre, les rives sont plates partout, et les villages qui passent n'ont de remarquable que leurs clochers en forme d'oignon, garnis d'écailles de fer-blanc, et portant à leur pointe des boules de cuivre enfilées.
Le plus amusant du voyage, c'est qu'à chaque petit port où l'on s'arrête on fait connaissance avec une nouvelle nation. Le duché de Bade, le Wurtemberg, la Bavière, la Suisse se posent là, de loin en loin, comme puissances maritimes ... d'eau douce. Leur marine donne surtout la chasse aux mauvais journaux français et suisses qui voltigent sur le lac sous le pavillon neutre; il en est un, intitulé justement les Feuilles du Lac, journal allemand progressif, qui, je crois bien, n'échappe aux diverses censures qu'en s'imprimant sur l'eau, et en distribuant ses abonnements de barque en barque sans jamais toucher le rivage.
La liberté sur les mers! comme dit Byron.
En rangeant à gauche les côtes de Bade, voici que nous apercevons enfin les falaises brumeuses du royaume de Wurtemberg. Une forêt de mâts entrecoupés de tours pointues et de clochers nous annonce bientôt l'unique port de la Bavière; c'est Lindau; plus loin, l'Autriche possède Bregenz.
Nous ne subissons aucune quarantaine; mais les douaniers sévères font transporter nos malles dans un vaste entrepôt. En attendant l'heure de la visite, on nous permet d'aller dîner. Il est midi: c'est l'heure où l'on dîne encore dans toute l'Allemagne. Je m'achemine donc vers l'auberge la plus apparente, dont l'enseigne d'or éclate au milieu d'un bouquet de branches de sapin fraîchement coupées. Toute la maison est en fête, et les nombreux convives ont mis leurs habits de gala. Aux fenêtres ouvertes, j'aperçois de jolies filles à la coiffure étincelante, aux longues tresses blondes, qui en appellent d'autres accourant de l'église ou des marchés; les hommes chantent et boivent; quelques montagnards entonnent leur tirily plaintif.
La musique dominait encore tout ce vacarme, et, dans la cour, les troupeaux bêlaient. C'est que, justement, j'arrivais un jour de marché. L'hôte me demande s'il faut me servir dans ma chambre.