—Pour qui me prenez-vous, vénérable Bavarois? Je ne m'assois jamais qu'à table d'hôte!

Et quelle table! elle fait le tour de l'immense salle. Ces braves gens fument en mangeant; les femmes valsent (aussi en mangeant) dans l'intervalle des tables. Bien plus, il y a encore des saltimbanques bohèmes qui font le tour de la salle en exécutant la pyramide humaine, de sorte que l'on risque à tout moment de voir tomber un paillasse dans son assiette.

Voilà du bruit, de l'entrain, de la gaieté populaire; les filles sont belles, les paysans bien vêtus; cela ne ressemble en rien aux orgies misérables de nos guinguettes; le vin et la double bière se disputent l'honneur d'animer tant de folle joie, et les plats homériques disparaissent en un clin d'œil. J'entre donc en Allemagne sous ces auspices riants; le repas fini, je parcours la ville, dont toutes les rues et les places sont garnies d'étalages et de boutiques foraines, et j'admire partout les jolies filles des pays environnants, vêtues comme des reines, avec leur bonnet de drap d'or et leur corsage de clinquant. Voilà du moins un pays où les femmes n'ont pas adopté encore les chiffons sans goût de nos grisettes; ces surprises sont rares en voyage et se reproduiront peu dans le mien.

Il s'agit maintenant de choisir un véhicule pour Augsbourg; mais je n'ai point à choisir: la poste royale, et partout la poste; il n'y a nulle part, de ce côté, de diligences particulières; point de concurrence dont on ait à craindre la rivalité;—les chevaux ménagent les routes, les postillons ménagent les chevaux. Ses conducteurs ménagent les voitures, le tout appartenant à l'État;—nul n'est pressé d'arriver, mais on finit par arriver toujours; le fleuve de la vie se ralentit dans ces contrées et prend un air majestueux. «Pourquoi faire du bruit?» comme disait cette vieille femme dans Werther.

Chacun des gouvernements d'Allemagne a donc le monopole de la circulation; il en faut excepter les petits pays de la confédération, sillonnés par les réseaux des postes féodales du prince de la Tour-et-Taxis. Ce prince, dont tu as dû souvent entendre répéter le nom, est le marquis de Carabas de l'Allemagne. Vous demandez à qui ce château-là?—Au prince de la Tour-et-Taxis.—A qui ces chevaux, ces voitures, ces journaux, etc.?—Même réponse. (Car il possède aussi des journaux dans différents pays, toujours à titre féodal, notamment la Gazette des postes et le Journal de Francfort.) Ses apanages industriels sont innombrables. Ce prince, dont la principauté est imperceptible, a les revenus d'un puissant monarque; son peuple de postillons, d'écrivains et d'ouvriers, paraît vivre heureux sous ses lois, dans une étendue de peut-être cent lieues, du nord au midi. Bien plus, il a tant de bonheur, qu'ayant un médecin toujours auprès de sa personne, et dont il avait fait un de ses ministres, que crois-tu qu'il en soit arrivé dernièrement? C'est le médecin qui est mort! Le prince le pleure et n'en veut plus avoir d'autre. Cet homme ne mourra jamais; et pourtant on attend sa fin pour créer une foule de chemins de fer dont ses droits féodaux entravent de tous côtés l'exécution.

Que te dire du pays, que je parcours à l'heure qu'il est? C'est une route assez monotone: des plaines, des montagnes ou plutôt des montées, et toujours, toujours des sapins; la plus grande partie de l'Allemagne est ainsi; c'est ce qui la rend si verte dans les chants des poëtes. Hâtons-nous donc d'arriver à Augsbourg, une belle vieille ville, comme nous en verrons peu de ce côté, et qui m'a rappelé les bonnes cités des bords du Rhin. Celle-là mériterait un fleuve ou un lac pour baigner ses murailles et n'a pas même un ruisseau. Sa cathédrale est fort belle; les rues sont charmantes avec leurs grandes maisons peintes à fresque du haut en bas. Il y a là des Michel-Ange et des Caravage ignorés, que la pluie dégrade tous les jours; ce sont des galeries sans fin d'immenses tableaux sacrés ou profanes, trouées par les portes et les fenêtres, et dont la vue réjouit l'œil du passant; le plus grand nombre de ces peintures appartient au style rococo des deux derniers siècles; elles sont relevées souvent de sculptures et de dorures fort éclatantes. Dans la plus longue rue, qui est presque une longue place, on rencontre l'hôtel de ville, où l'on fait voir aux étrangers la célèbre chambre dorée, toute éclatante d'or et de bois sculpté, et éclairée d'un nombre infini de fenêtres. Une grande fontaine de marbre et de bronze, dans le style de la renaissance, orne la place voisine de ce palais; c'est une des plus riches et des plus élégantes que j'aie vues, et c'est de quoi faire honte aux groupes de naïades et de tritons en fonte dont on décore économiquement nos places de Paris.

Après avoir admiré toutes ces beautés et rendu visite même aux bureaux de la Gazette d'Augsbourg, le premier des journaux de l'Allemagne, je voulus compléter ma soirée par le spectacle. Il y avait deux affiches à tous les coins de rue: l'une annonçait Preciosa, opéra de Weber, et l'autre la représentation du Docteur Faust au théâtre des Marionnettes. J'eus la malheureuse idée de négliger cette occasion de voir le drame naïf et enfantin qui inspira à Gœthe son chef-d'œuvre éternel, et j'allai prendre une stalle au grand Opéra du lieu.—On jouait d'abord un acte traduit d'un vaudeville français. C'est ce qui commence le spectacle dans toute l'Allemagne. Ensuite, une première cantatrice de Vienne devait se faire entendre dans l'entracte; en effet, le vaudeville terminé, voilà que la porte du fond s'ouvre, et il paraît une énorme femme vêtue de noir. Elle chante un couplet avec une voix de basse superbe. Serait-ce un homme déguisé? Point du tout: elle entonna le second couplet avec un soprano plus aigu que celui de Déjazet. Qu'est-ce donc que ce monstre musical? Au troisième couplet, elle chante le premier vers avec sa voix de basse, le second avec sa voix de tête, et ainsi de suite. Après ce tour de force inouï, l'enthousiasme du public éclata vivement, la grosse femme fut couverte de fleurs, et il en fallait beaucoup. Puis l'on commença Preciosa. Mais je ne tardai pas à m'apercevoir d'une chose: c'est que les acteurs déclamaient purement et simplement les vers du poëme, pendant que l'orchestre jouait en sourdine la musique de Weber. Je me hâtai de sortir du théâtre, espérant trouver encore ouvert celui des Marionnettes; mais je n'arrivai que pour entendre la dernière détonation qui engloutissait le docteur Faust dans les enfers.

J'ai pourtant fini par arriver à Munich par le chemin de fer d'Augsbourg.


V—UN JOUR A MUNICH