A une époque où l'on voyageait fort peu, faute de bateaux à vapeur, de chemins de fer, de chemins ferrés, et même de simples chemins, il y eut des littérateurs, tels que d'Assoucy, Le Pays et Cyrano de Bergerac, qui mirent à la mode les voyages dits fabuleux. Ces touristes hardis décrivaient la lune, le soleil et les planètes, et procédaient du reste dans ces inventions de Lucien, de Merlin Coccaïe et de Rabelais. Je me souviens d'avoir lu, dans un de ces auteurs, la description d'une étoile qui était toute peuplée de poëtes. En ce pays-là, la monnaie courante était de vers bien frappés; on dînait d'un ode, on soupait d'un sonnet; ceux qui avaient en portefeuille un poëme épique pouvaient traiter d'une vaste propriété.

Un autre pays de ce genre était habité seulement par des peintres; tout s'y gouvernait à leur guise, et les écoles diverses se livraient parfois des batailles rangées. Bien plus, tous les types créés par les grands artistes de la terre avaient là une existence matérielle, et l'on pouvait s'entretenir avec la Judith de Caravage, le Magicien d'Albert Durer, ou la Madeleine de Rubens.

En entrant à Munich, on se croirait transporté tout à coup dans cette étoile extravagante. Le roi-poëte qui y réside aurait pu tout aussi bien réaliser l'autre rêve, et enrichir à jamais ses confrères en Apollon; mais il n'aime que les peintres, eux seuls ont le privilège de battre monnaie sur leur palette. Le rapin fleurit dans cette capitale qu'il proclame l'Athènes moderne; mais le poëte s'en détourne et lui jette en partant la malédiction de Minerve; il n'y a là rien pour lui.

En descendant de voiture, en sortant du vaste bâtiment de la Poste royale, on se trouve en face du palais, sur la plus belle place de la ville; il faut tirer vite sa lorgnette et son livret; car déjà le musée commence, les peintures couvrent les murailles, tout resplendit et papillote en plein air, en plein soleil.

Le palais neuf est bâti exactement sur le modèle du palais Pitti, de Florence; le théâtre, d'après l'Odéon de Rome; l'hôtel des postes, sur quelque autre patron classique; le tout badigeonné du haut en bas de rouge, de vert et de bleu-ciel. Cette place ressemble à ces décorations impossibles que les théâtres hasardent quelquefois; un solide monument de cuivre rouge établi au centre, et représentant le roi Maximilien Ier, vient seul contrarier cette illusion. La poste, toute peinte d'un rouge sang de bœuf, qualifié de rouge antique, sur lequel se détachent des colonnes jaunes, est égayée de quelques fresques dans le style de Pompéi, représentant des sujets équestres. L'Odéon expose à son fronton une fresque immense où dominent les tons bleus et roses, et qui rappelle nos paravents d'il y a quinze ans; quant au palais du roi, il est uniformément peint d'un beau vert tendre. Le quatrième côté de la place est occupé par des maisons de diverses nuances. En suivant la rue qu'elles indiquent et qui s'élargit plus loin, on longe une seconde face du palais plus ancienne et plus belle que l'autre, où deux portes immenses sont décorées de statues et de trophées de bronze d'un goût maniéré mais grandiose. Ensuite la rue s'agrandit encore; des clochers et des tours gracieuses se dessinent dans le lointain; à gauche, s'étend à perte de vue une file de palais modernes, propres à satisfaire les admirateurs de notre rue de Rivoli; à droite, un vaste bâtiment dépendant du palais, qui, du côté de la rue, est garni de boutiques brillantes, et qui forme, du côté des jardins, une galerie qui les encadre presque entièrement. Tout cela a la prétention de ressembler à nos galeries du Palais-Royal; les cafés, les marchandes de modes, les bijoutiers, les libraires, sont à l'instar de Paris. Mais une longue suite de fresques représentant les fastes héroïques de la Bavière entremêlées de vues d'Italie témoignent, d'arcade en arcade, de la passion du roi Louis pour la peinture, et pour toute peinture, à ce qu'il paraît. Ces fresques, le livret l'avoue, sont traitées par de simples élèves. C'est une économie de toiles; les murs souffrent tout.

Le jardin royal, entouré de ces galeries instructives, est planté en quinconce et d'une médiocre étendue; la face du palais qui donne de ce côté, et qui vient d'être terminée, présente une colonnade assez imposante; en faisant le tour par le jardin, on rencontre une autre façade composée de bâtiments irréguliers, et dont fait partie la basilique, le mieux réussi des monuments modernes de Munich.

Cette jolie église, fort petite d'ailleurs, est un véritable bijou; construite sur un modèle byzantin, elle étincelle, à l'intérieur, de peintures à fond d'or, exécutées dans le même style. C'est un ensemble merveilleux de tout point; ce qui n'est pas or ou peinture est marbre ou bois précieux; le visiteur fait tache dans un intérieur si splendide, auquel on ne peut comparer dans toute l'Europe que la chapelle des Médicis, de Florence.

En sortant de la basilique, nous n'avons plus que quelques pas à faire pour rencontrer le nouveau théâtre; car nous venons de faire le tour du palais auquel se rattachent tous ces édifices comme dépendances immédiates. Pourquoi n'entrerions-nous pas dans cette vaste résidence? Justement le roi va se mettre à table, et c'est l'heure où les visiteurs sont admis dans les salles où il n'est pas, bien entendu.

On nous reçoit d'abord dans la salle des gardes, toute garnie de hallebardes, mais gardée seulement par deux factionnaires et autant d'huissiers. Cette salle est peinte en grisailles, figurant des bas-reliefs, des colonnes et des statues absentes, selon les procédés surprenants et économiques de M. Abel de Pujol. Assis sur une banquette d'attente, nous assistons aux allées et venues des officiers et des courtisans. Et ce sont, en effet, de véritables courtisans de comédie, par l'extérieur du moins. Quand M. Scribe nous montre, à l'Opéra-Comique, des intérieurs de cours allemandes, les costumes et les tournures de ses comparses sont beaucoup plus exacts qu'on ne croit. Une dame du palais, qui passait avec un béret surmonté d'un oiseau de paradis, une collerette ébouriffante, une robe à queue et des diamants jaunes, m'a tout à fait rappelé madame Boulanger. Des chambellans chamarrés d'ordres semblaient prêts à se faire entendre sur quelque ritournelle d'Auber.

Enfin le service du roi a passé, escorté par deux gardes. C'est alors que nous avons pu pénétrer dans les autres salles. Je plains fort le roi de ce pays, qui se défend pourtant d être un monarque constitutionnel, de s'être imposé l'usage d'admettre deux fois par jour une trentaine de personnes dans l'intérieur de son domicile. En sortant de table, il retrouve ses parquets et ses meubles souillés d'empreintes inconnues: ce qu'il touche vient d'être touché; l'air est encore plein d'haleines impures; des Anglais ont gravé furtivement leurs noms sur les glaces et sur les marbres des consoles. Qui sait ce qu'on a pris, et qui sait ce qu'on a laissé? Cela me rappelle qu'un jour on m'a fait voir, à Trianon, le lavabo du duc de Nemours à côté de celui de Joséphine, et un petit morceau de savon dont le prince s'était servi la dernière fois qu'il y avait couché.