Je m'abstiendrai de décrire en détail l'intérieur du palais de Munich, dont tous les Guides de voyageurs ont énumeré les richesses artistiques. Ce qu'il faut le plus remarquer, c'est la salle décorée de fresques de Schnorr sur les dessins de Cornélius, dont les sujets sont empruntés à la grande épopée germanique des Niebelungen. Ces peintures, admirablement composées, sont d'une exécution lourde et criarde, et l'œil a peine à en saisir l'harmonie; de plus, les plafonds, chargés de figures gigantesques et furibondes, écrasent leurs salles mesquines et médiocrement décorées; il semble partout à Munich que la peinture ne coûte rien; mais le marbre, la pierre et l'or sont épargnés davantage. Ainsi ce palais superbe est construit en briques, auxquelles le plâtre et le badigeon donnent l'aspect d'une pierre dure et rudement taillée; ces murailles éclatantes, ces colonnes de portor et de marbre de Sienne, approchez-vous, frappez-les du doigt, c'est du stuc. Quant au mobilier, il est du goût le plus empire que je connaisse: les glaces sont rares; les lustres et les candélabres semblent appartenir au matériel d'un cercle ou d'un casino de province; les richesses sont au plafond; c'est encore un rêve, où le roi-poëte peut poursuivre en passant les magnificences de l'Olympe ou les vagues splendeurs du Walhalla.

Je suis loin de vouloir rabaisser les beautés de cette résidence, et le goût du roi de Bavière pour les arts plastiques n'a pas de quoi donner de prise au ridicule; mais je me demande s'il est bien vrai que M. Cornélius, lorsqu'il vint à Paris il y a quelques années, n'ait pas été émerveillé des richesses de Versailles et qu'il ait à peu près parlé comme le Gascon, qui trouvait que le Louvre ressemblait aux écuries du château de son père; nous le croyons un homme de trop de goût et de bonne foi pour que cette histoire soit vraie, d'autant plus que, si le palais de Munich a quelques beautés incontestables, c'est un point où le talent de M. Cornélius est presque seul intéressé, et à nous seuls aussi il appartient de lui en rapporter la gloire.

Le repas du roi étant fini, nous pouvons commencer le nôtre; il n'y a qu'un seul restaurateur dans la ville, qui est un Français; autrement, il faut prendre garde aux heures des tables d'hôte. La cuisine est assez bonne à Munich, la viande a bon goût; c'est là une remarque plus importante qu'on ne croit en pays étranger. On ne sait pas assez que la moitié de l'Europe est privée de biftecks et de côtelettes passables, et que le veau domine dans certaines contrées avec une déplorable uniformité. Songez-vous, Parisiens! que l'Espagne et l'Italie manquent de beurre absolument. Peut-être n'as-tu jamais fait grande attention à l'humble ingrédient du beurre. Eh bien, quand le bateau à vapeur qui vient de Naples touche à Nice, la première idée des passagers est de courir au café royal, sur la grande place, et d'y déjeuner avidement avec du beurre et du lait. Du lait! et sais-tu comment les dames italiennes font leur café du matin? Ces infortunées délayent des blancs d'œuf dans du café, faute de lait, et elles boivent ce mélange. Voilà ce qu'on ne sait pas!

Munich manque d'huîtres et de poissons de mer, naturellement; ses vins sont médiocres et chers; mais elle vante sa bière, qui, en effet, a une grande réputation dans toute l'Allemagne. Il ne faut pas parler de la bière de Munich à des voyageurs qui ont bu des bières belges et anglaises. Le faro, l'ale et la lambic sont des bières dont on n'a pas l'idée même à Paris; ce sont de véritables vins du Nord, qui égayent et grisent plus vite que le vin lui-même. Les bières impériales et royales d'Autriche et de Bavière n'ont aucun rapport avec ces nobles boissons. Aussi disputent-elles au tabac le privilège d'engourdir et d'assoupir de plus en plus ce grand corps du peuple allemand.

Tu me pardonneras ce hors-d'œuvre culinaire, qui n'est pas hors de propos; car les voyageurs ont faim comme les héros, et la nourriture est une impression de voyage incontestable. Les deux cafés de la Galerie royale ne sont pas fort brillants et n'ont aucun journal français. Un vaste cabinet de lecture et une sorte de casino, qu'on appelle le Musée, contiennent, en revanche, la plupart des feuilles françaises que la censure laisse entrer librement. De temps en temps, il est vrai, quelque numéro manque, et les abonnés lisent à la place cet avis: que le journal a été saisi à Paris, à la poste et dans les bureaux. Cela se répète si souvent, que nous soupçonnons le parquet de Munich de calomnier celui de Paris. Il résulte encore de ce subterfuge, que les braves Munichois ont des doutes continuels sur la tranquillité de notre capitale; la leur est si paisible, si gaie et si ouverte, qu'ils ne comprennent pas les agitations les plus simples de notre vie politique et civile; la population ne fait aucun bruit, les voitures roulent sourdement sur la chaussée poudreuse et non pavée. Le Français se reconnaît partout à ce qu'il déclame ou chantonne en marchant; au café, il parle haut; il oublie de se découvrir au théâtre; même en dormant, il remue sans cesse, et un lit allemand n'y résiste pas dix minutes. Imagine-toi des draps grands comme des serviettes, une couverture qu'on ne peut border, un édredon massif qui pose en équilibre sur le dormeur. Eh bien, l'Allemand se couche, et tout cela reste sur lui jusqu'au lendemain; de plus, connaissant sa sagesse, on lui accorde des oreillers charmants, brodés à l'entour, et découpés en dentelles sur un fond de soie rouge ou verte. Les plus pauvres lits d'auberge resplendissent de ce luxe innocent.

Puisque nous parlons des oreillers, parlons tout de suite des poêles. Les poêles bavarois sont les plus beaux du monde; leur construction est de l'architecture, et leurs ornements sont de la sculpture en réalité. Si l'on connaissait bien à Paris les poêles allemands, on ne voudrait plus de cheminées. C'est la plus belle pièce d'un mobilier. Cela convient à une chambre comme à une salle de palais. J'ai vu un poêle allemand au château de Rastadt, enrichi, il est vrai, de peintures et de porcelaines, qu'on estimait cent mille florins. Les plus beaux de ces monuments disparaissent peu à peu de l'Allemagne, car les princes et les grands seigneurs adoptent presque partout la cheminée française; mais la bourgoisie tient toujours pour ses vieux poêles, et elle a raison.

Je sens bien que tu es pressé de faire connaissance avec la Glyptothèque et la Pinacothèque; mais ces musées sont fort loin du centre de la ville, et il faut le temps d'y arriver. Dans sa pensée d'agrandissement indéfini pour sa capitale, le roi Louis a eu soin de construire à de grandes distances les uns des autres ses principaux monuments, ceux du moins autour desquels on espère que les maisons viendront un jour se grouper. La ville de Munich était naturellement une fort petite ville, de la grandeur d'Augsbourg tout au plus; la lyre du roi-poëte en a élevé les murailles et les édifices superbes. Il eût, comme Amphion, fait mouvoir les pierres à ce grand travail, mais il n'y avait pas de pierres dans tout le pays. C'est là le grand malheur de cette capitale improvisée d'un royaume encore si jeune; de là la brique réchampie, de là le stuc et le carton-pierre, de là des rues boueuses ou poudreuses, selon la saison. Le grès manque; l'autorité hésite entre divers projets soumis par les compagnies de bitume, la ville hésite devant la dépense, et Munich n'est encore pavée, comme l'enfer, que de bonnes intentions.

Après bien des places indiquées à peine, bien des rues seulement tracées et où l'on donne des terrains gratuits, comme dans les déserts de l'Amérique, à ceux qui veulent y bâtir, nous arrivons à la Glyptothèque, c'est-à-dire au musée des statues. On est tellement Grec à Munich, que l'on a dû être bien Bavarois à Athènes; c'est du moins ce dont se plaignaient les Grecs véritables.... Le bâtiment est tellement antique dans ses proportions, que les marches qui conduisent à l'entrée ne pourraient être escaladées que par des titans; un petit escalier caché dans un coin répare cet inconvénient, que nous nous garderons d'appeler un vice de construction. A l'intérieur, les salles sont vastes et pratiquées dans toute la hauteur du monument. Elles sont enduites partout de cette teinture de garance foncée, que les livrets continuent à garantir vrai rouge antique. Les ornements qui s'en détachent sont toujours de ce style pompéien sur lequel nous avons été blasés par nos cafés, nos passages, et par les décorations du Gymnase. On a donc le droit de récuser notre mauvais goût parisien, surtout lorsqu'on a soin de faire remarquer (dans ce livret autorisé et censuré) que le roi de Bavière, dans la décoration de ses palais et de ses musées, s'est toujours éloigné du faux goût qui florissait dans les XVIIe et XVIIIe siècles. Ceci paraît encore dirigé contre Versailles, et plusieurs allusions que je n'ai plus sous la main me confirment dans cette pensée.

Les peintres se sont livrés sur les plafonds de la Glyptothèque a des intempérances de couleur que nous sommes loin d'approuver. Les magnifiques bas-reliefs de Phidias, le Silène, et les marbres si purs de Canova, qu'on rencontre plus loin, eussent dû faire honte aux prétentieuses compositions des peintres germaniques. Nous exceptons toujours celles de M. Cornélius, qui ne sont, en effet, que des compositions, puisqu'elles ne sont pas peintes par lui. Il a décoré toute une salle avec des sujets tirés de l'Iliade, dont on a pu voir les dessins à Paris. Je n'ai pas besoin de répéter ce que tout le monde sait aujourd'hui, que les dessins envoyés ici comme copies des fresques de l'école de Munich ne donnent qu'une idée très-fausse de l'effet des peintures originales; il n'est pas de voyageur qui n'ait fait cette observation.

La Glyptothèque renferme une collection d'antiques fort précieuse et des chefs-d'œuvre de Canova parmi lesquels se trouvent la Frileuse, la Vénus-Borghèse, un buste de Napoléon et un autre du prince Eugène. Quelques statues du trop célèbre Thorwaldsen partagent, avec celles de Canova, les honneurs d'une salle particulière, où leurs noms sont accolés à ceux de Phidias et de Michel-Ange. On ignore probablement à Munich les noms français de Puget et de Jean Goujon.