La Pinacothèque, c'est-à-dire le musée de peinture, est située à peu de distance de la Glyptothèque. Son extérieur est beaucoup plus imposant, quoique le style grec en soit moins pur. Ces deux édifices sont d'un architecte nommé Léon de Glenze. Ici, je n'aurai plus qu'à louer; les salles sont grandes et ne sont ornées que de peintures de maîtres anciens. Une galerie extérieure, ouverte depuis peu de temps au public, est fort gracieusement peinte et décorée, et l'ornement antique y a été compris à la manière italienne avec beaucoup de richesse et de légèreté. Il serait trop long d'énumérer tous les chefs-d'œuvre que renferme la Pinacothèque. Qu'il suffise de dire que la principale galerie renferme une soixantaine de Rubens choisis et des plus grandes toiles. C'est là que se trouve le Jugement dernier de ce maître, pour lequel il a fallu exhausser le plafond de dix pieds. Là aussi se rencontre l'original de la Bataille des Amazones. Après avoir parcouru les grandes salles consacrées aux grands tableaux, on revient par une suite de petites salles divisées de même par écoles, et où sont placées les petites toiles. Cette intelligente disposition est très-favorable à l'effet des tableaux.

Que reste-t-il encore à voir dans la ville? On est fatigué de tous ces édifices battants neufs, d'une architecture si grecque, égayés de peintures antiques si fraîches. Il y aurait encore, pour tout Anglais, à admirer six ministères avec ou sans colonnes, une maison d'éducation pour les filles nobles, la bibliothèque, plusieurs hospices ou casernes, un obélisque de la grandeur du nôtre, mais couvert de cuivre rouge, destiné à conserver le souvenir de trente mille Bavarois qui perdirent la vie dans la campagne de Russie, une église romaine, une autre byzantine, une autre renaissance, et puis une autre gothique. Cette dernière est dans le faubourg; l'on aperçoit de loin sa flèche aiguë. Tu m'en voudrais d'avoir manqué de visiter une église gothique de 1839. Je sors donc de la ville en passant sous un arc de triomphe dans le goût italien du XIVe siècle, orné d'une large fresque représentant des batailles bavaroises; un quart de lieue plus loin, l'on rencontre l'église, bâtie aussi, comme tous les autres monuments, de briques réchampies de plâtre. Cette église est petite et n'est pas entièrement finie à l'intérieur. On y pose encore une foule de petits saints, statuettes en plâtre peint. Le carton-pierre y domine; c'est là une grande calamité. Les vitraux sont mieux que le gothique; d'après les nouveaux procédés et les découvertes de la chimie, on parvient à obtenir de grands sujets sur un seul verre au lieu d'employer les petits vitraux plombés; le dallage est fait en bitume de couleur, les sculptures de bois sont figurées parfaitement en pâte colorée, les flambeaux et les crucifix sont en métal anglais, se nettoyant comme de l'argent.—J'ai pu monter dans la flèche, entièrement construite en fer creux, selon les procédés modernes, et qui m'a rappelé celle de la cathédrale de Rouen, refaite par M. Alavoine. Cette dernière est un morceau dont les Rouennais sont bien fiers. On sait que l'ancienne flèche de Rouen, rivale de celles de Strasbourg et d'Anvers, avait été brûlée il y a quelques années. Le conseil municipal de Rouen décida qu'on la reconstruirait en fer creux, ce qui s'est fait. Maintenant, cette flèche durera plus que l'église elle-même; c'est léger, économique, incombustible; cela se démonte avec des boulons, cela peut se revendre au poids. Seulement, vu d'en bas, ce clocher est grêle et mesquin; c'est un clocher araignée; cela ressemble à un mât garni de ses cordages; c'est une flèche étique, amaigrie; cela gâte la vue de Rouen, si gâtée déjà par son pont de fer et son quai de belles maisons.—Mais revenons à Munich: ne la blâmons pas trop de ce sacrifice au progrès. En revanche, elle a toujours les deux belles tours de sa cathédrale, le seul monument ancien qu'elle possède, et qu'on aperçoit de six lieues. Au temps où fut bâti ce noble édifice, on mettait des siècles à accomplir de telles œuvres; on les faisait de pierre dure, de marbre ou de granit; alors aussi, on n'improvisait pas en dix ans une capitale qui semble une décoration d'opéra, prête à s'abîmer au coup de sifflet du machiniste. Que le roi-poëte me pardonne ces critiques sévères; avant de faire des bâtisses, il faisait des livres signés de son nom royal, avec les armes de Bavière au frontispice; il s'est donc reconnu de tout temps justiciable de la critique.

D'ailleurs, je comprends bien que l'ancien duché de Bavière, qui est passé royaume par la grâce de Napoléon, ait eu à cœur de se faire une capitale avec une ancienne petite ville mal bâtie, qui n'a pas même des pierres pour ses maçons; mais Napoléon lui-même n'aurait pu faire que la population devînt en rapport avec l'agrandissement excessif de la ville; il eût simplement déporté là des familles qui y seraient mortes d'ennui; il n'aurait pu faire un fleuve de l'humble ruisseau qui coule à Munich et que l'on tourmente en vain avec des barrages, des fonds de planches et des estacades, pour avoir le droit un jour d'y bâtir un pont dans le goût romain. Hélas! sire roi de Bavière! ceci est une grande consolation pour nous autres, pauvres gens; vous êtes roi, prince absolu, chef d'une monarchie à états, que vous nous priez de ne pas confondre avec notre monarchie constitutionnelle; mais vous ne pouvez faire qu'il y ait de l'eau dans votre rivière, et de la pierre dans le sol où vous bâtissez!

En rentrant dans la ville, nous rencontrâmes plusieurs monuments nouveaux propres à immortaliser la gloire bavaroise sous toutes les formes. On remarque surtout, je l'ai dit, un obélisque entièrement pareil au nôtre, mais tout en cuivre rouge comme la statue de Maximilien. Il est consacré aux trente mille Bavarois qui perdirent la vie dans la campagne de Russie; nous ne nous y opposons pas.

On donnait au théâtre un vaudeville traduit, et la représentation de Medea, mélodrame en prose, joué par madame Schrœder-Devrient, qui est, dit-on, la première tragédienne de l'Allemagne. Cette actrice nous a rappelé mademoiselle Duchesnois dans ses derniers jours. La pièce était bouffonne, remplie de combats réglés, d'incendies et de meurtres, et finissait par une illumination en flammes de Bengale. C'est donc là qu'en est réduit aussi l'art dramatique en Allemagne? Mais du moins nos auteurs du boulevard ne choisissent point de sujets classiques. Un mélodrame intitulé Médée aurait peu de succès à la Porte-Saint-Martin.

Je n'ai passé qu'un jour à Munich, ayant rencontré justement à la table d'hôte de la Poule d'or cet excellent cousin Henri, dont je t'ai déjà parlé; j'ai pris place dans sa chaise de poste et je suis parti pour Vienne, d'où j'espère gagner Constantinople en descendant le Danube. J'ai vu Salzbourg, où naquit Mozart et où l'on montre sa chambre chez un chocolatier. La ville est une sorte de rocher sculpté, dont la haute forteresse domine d'admirables paysages. Mais Vienne m'appelle, et sera pour moi, je l'espère, un avant-goût de l'Orient.


VI—LES AMOURS DE VIENNE

Tu m'as fait promettre de t'envoyer de temps en temps les impressions sentimentales de mon voyage, qui t'intéressent plus, m'as-tu dit, qu'aucune description pittoresque. Je vais commencer. Sterne et Casanova me soient en aide pour te distraire. J'ai envie simplement de te conseiller de les relire, en t'avouant que ton ami n'a point le style de l'un ni les nombreux mérites de l'autre, et qu'à les parodier il compromettait gravement l'estime que tu fais de lui. Mais enfin, puisqu'il s'agit surtout de te servir en te fournissant des observations où ta philosophie puisera des maximes, je prends le parti de te mander au hasard tout ce qui m'arrive, intéressant ou non, jour par jour si je le puis, à la manière du capitaine Cook, qui écrit avoir vu un tel jour un goëland ou un pingouin, tel autre jour n'avoir vu qu'un tronc d'arbre flottant; ici, la mer était claire; là, bourbeuse. Mais, à travers ces signes vains, ces flots changeants, il rêvait des îles inconnues et parfumées, et finissait par aborder un soir dans ces retraites du pur amour et de l'éternelle beauté.

Le 21.—Je sortais du théâtre de Léopoldstadt. Il faut te dire d'abord que je n'entends que fort peu le patois qui se parle à Vienne. Il est donc important que je cherche quelque jolie personne de la ville qui veuille bien me mettre au courant du langage usuel. C'est le conseil que donnait Byron aux voyageurs. Voilà donc trois jours que je poursuivais, dans les théâtres, dans les casinos, dans les bals, appelés vulgairement sperls, des brunes et des blondes (il n'y a presque ici que des blondes), et j'en recevais en général peu d'accueil. Hier, au théâtre de Léopoldstadt, j'étais sorti, après avoir marqué ma place: une charmante jeune fille blonde me demande à la porte, si le spectacle est commencé. Je cause avec elle, et j'en obtiens ce renseignement, qu'elle était ouvrière, et que sa maîtresse, voulant la faire entrer avec elle, lui avait dit de l'attendre à la porte du théâtre. J'accumule sur cette donnée les offres les plus exorbitantes; je parle de première loge et d'avant-scène; je promets un souper splendide, et je me vois outrageusement refusé. Les femmes ici ont des superlatifs tout prêts contre les insolents, ce dont, au reste, il ne faut pas trop s'effrayer.