Cette personne paraissait fort inquiète de ne pas voir arriver sa maîtresse. Elle se met à courir le long du boulevard; je la suis en lui prenant le bras, qui semblait très-beau. Pendant la route, elle me disait des phrases en toute sorte de langues, ce qui fait que je comprenais à la rigueur. Voici son histoire. Elle est née à Venise, et elle a été amenée à Vienne par sa maîtresse, qui est Française; de sorte que, comme elle me l'a dit fort agréablement, elle ne sait bien aucune langue, mais parle un peu trois langues. On n'a pas d'idée de cela, excepté dans les comédies de Machiavel et de Molière. Elle s'appelle Catarina Colassa. Je lui dis en bon allemand (qu'elle comprend bien et parle mal) que je ne pouvais désormais me résoudre à l'abandonner, et je construisis une sorte de madrigal assez agréable. A ce moment, nous étions devant sa maison; elle m'a prié d'attendre, puis elle est revenue me dire que sa maîtresse était en effet au théâtre, et qu'il fallait y retourner.

Revenu devant la porte du théâtre, je proposais toujours l'avant-scène; mais elle a refusé encore, et a pris au bureau une deuxième galerie; j'ai été obligé de la suivre, en donnant au contrôleur ma première galerie pour une deuxième, ce qui l'a fort étonné. Là, elle s'est livrée à une grande joie en apercevant sa maîtresse dans une loge, avec, un monsieur à moustaches. Il a fallu qu'elle allât lui parler; puis elle m'a dit que le spectacle ne l'amusait pas, et que nous ferions mieux d'aller nous promener: on jouait pourtant une pièce de madame Birch-Pfeiffer (Robert le Tigre); mais il est vrai que ce n'est pas amusant. Nous sommes donc allés vers le Prater, et je me suis lancé, comme tu le penses, dans la séduction la plus compliquée.

Mon ami! imagine que c'est une beauté de celles que nous avons tant de fois rêvées,—la femme idéale des tableaux de l'école italienne, la Vénitienne de Gozzi, bionda e grassota, la voilà trouvée! je regrette de n'être pas assez fort en peinture pour t'en indiquer exactement tous les traits. Figure-toi une tête ravissante, blonde, blanche, une peau d'un satin, à croire qu'on l'ait conservée sous des verres; les traits les plus nobles, le nez aquilin, le front haut, la bouche en cerise; puis un col de pigeon gros et gras, arrêté par un collier de perles; puis des épaules blanches et fermes, où il y a de la force d'Hercule et de la faiblesse et du charme de l'enfant de deux ans. J'ai expliqué à cette beauté qu'elle me plaisait, surtout, parce qu'elle était pour ainsi dire Austro-Vénitienne, et qu'elle réalisait en elle seule le saint-empire romain, ce qui a paru peu la toucher.

Je l'ai reconduite à travers un écheveau de rues assez embrouillé. Comme je ne comprenais pas beaucoup l'adresse qui devait me servir à la retrouver, elle a bien voulu me l'écrire à la lueur d'un réverbère,—et je te l'envoie ci-jointe pour te montrer qu'il n'est pas moins difficile de déchiffrer son écriture que sa parole. J'ai peur que ces caractères ne soient d'aucune langue; aussi tu verras que j'ai tracé sur la marge un itinéraire pour reconnaître sa porte plus sûrement.

Maintenant, voici la suite de l'aventure. Elle m'avait donné rendez-vous dans la rue, à midi: Je suis venu de bonne heure monter la garde devant son bienheureux n° 189. Comme on ne descendait pas, je suis monté. J'ai trouvé une vieille sur un palier, qui cuisinait à un grand fourneau, et, comme d'ordinaire une vieille en annonce une jeune, j'ai parlé à celle-là, qui a souri et m'a fait attendre. Cinq minutes après, la belle personne blonde a paru à la porte et m'a dit d'entrer. C'était dans une grande salle; elle déjeunait avec sa dame et m'a prié de m'asseoir derrière elle sur une chaise. La dame s'est retournée: c'était une grande jeune personne osseuse, et qui m'a demandé en français mon nom, mes intentions et toute sorte de tenants et d'aboutissants; ensuite, elle m'a dit:

—C'est bien; mais j'ai besoin de mademoiselle jusqu'à cinq heures aujourd'hui; après, je puis la laisser libre pour la soirée.

La jolie blonde m'a reconduit en souriant, et m'a dit:

—A cinq heures.

Voilà où j'en suis; je t'écris d'un café où j'attends que l'heure sonne; mais tout cela me paraît bien berger.

Le 22.—Voilà bien une autre affaire! Mais reprenons le fil des événements. Hier, à cinq heures, la Catarina ou plutôt la Katty, comme on l'appelle dans sa maison, m'est venue trouver dans un kaffeehaus où je l'attendais. Elle était très-charmante, avec une jolie coiffe de soie sur ses beaux cheveux;—le chapeau n'appartient ici qu'aux femmes du monde.—Nous devions aller au théâtre de la Porte-de-Carinthie, voir représenter Belisario, opéra; mais voilà qu'elle a voulu retourner à Léopoldstadt, en me disant qu'il fallait qu'elle rentrât de bonne heure. La Porte-de-Carinthie est à l'autre extrémité de la ville. Bien! nous sommes entrés à Léopoldstadt; elle a voulu payer sa place, me déclarant qu'elle n'était pas une grisette (traduction française), et qu'elle voulait payer, ou n'entrerait pas. O Dieu! si toutes les dames comprenaient une telle délicatesse!... Il paraît que cela continue à rentrer dans les mœurs spéciales du pays.