Hélas! mon ami, nous sommes de bien pâles don Juan. J'ai essayé la séduction la plus noire, rien n'y a fait. Il a fallu la laisser s'en aller, et s'en aller seule! du moins jusqu'à l'entrée de sa rue. Seulement, elle m'a donné rendez-vous à cinq heures pour le lendemain, qui est aujourd'hui.
A présent, voici où mon iliade commence à tourner à l'odyssée. A cinq heures, je me promenais devant la porte du n° 189, frappant la dalle d'un pied superbe; Catarina ne sort pas de sa maison. Je m'ennuie de cette faction (la garde nationale te préserve d'une corvée pareille par un mauvais temps!); j'entre dans la maison, je frappe; une jeune fille sort, me prend la main et descend jusqu'à la rue avec moi. Ceci n'est point encore mal. Là, elle m'explique qu'il faut m'en aller, que la maîtresse est furieuse, et que, du reste, Catarina est allée chez moi dans la journée pour me prévenir. Moi, voilà que, là-dessus, je perds le fil de la phrase allemande; je m'imagine, sur la foi d'un verbe d'une consonnance douteuse, qu'elle veut dire que Catarina ne peut pas sortir et me prie d'attendre encore; je réponds: «C'est bien!» et je continue à battre le pavé devant la maison. Alors, la jeune fille revient, et, comme je lui explique que sa prononciation me change un peu le sens des mots, elle rentre et m'apporte un papier énonçant sa phrase. Ce papier m'apprend que Catarina est allée me voir à l'Aigle noir, où je suis logé. Alors, je cours à l'Aigle noir; le garçon me dit qu'en effet une jeune fille est venue me demander dans la journée; je pousse des cris d'aigle, et je reviens au n° 189: je frappe; la personne qui m'avait parlé déjà redescend; la voilà dans la rue, m'écoutant avec une patience angélique; j'explique ma position; nous recommençons à ne plus nous entendre sur un mot; elle rentre, et me rapporte sa réponse écrite. Catarina n'habite pas la maison; elle y vient seulement dans le jour, et pour l'instant elle n'est pas là. Reviendra-t-elle dans la soirée? On ne sait pas; mais j'arrive à un éclaircissement plus ample. La jeune personne, un modèle, du reste, de complaisance et d'aménité (comprends-tu cette fille dans la rue jetant des cendres sur le feu de ma passion?) me dit que la dame, la maîtresse, a été dans une grande colère (et elle m'énonce cette colère par des gestes expressifs).
—Mais enfin?...
—C'est qu'on a su que Catarina a un autre amoureux dans la ville.
—Oh! pardieu! dis-je là-dessus. (Tu me comprends, je ne m'étais pas attendu à obtenir un cœur tout neuf.) Eh bien, cela suffit, je le sais, je suis content, je prendrai garde à ne pas la compromettre.
—Mais non, a répliqué la jeune ouvrière (je t'arrange un peu tout ce dialogue ou plutôt je le resserre), c'est ma maîtresse qui s'est fâchée parce que le jeune homme est venu hier soir chercher la Catarina, qui lui avait dit que sa maîtresse la devait garder jusqu'au soir; il ne l'a pas trouvée, puisqu'elle était avec vous, et ils ont parlé très-longtemps ensemble.
Maintenant, mon ami, voilà où j'en suis: je comptais la conduire au spectacle ce soir, puis à la Conversation, où l'on joue de la musique et où l'on chante, et je suis seul à six heures et demie, buvant un verre de rosolio dans le gasthoff, en attendant l'ouverture du théâtre. Mais la pauvre Catarina! Je ne la verrai que demain, je l'attendrai dans la rue où elle passe pour aller chez sa maîtresse, et je saurai tout!
Le 23.—Je m'aperçois que je ne t'avais pas encore parlé de la ville. Il fallait bien cependant un peu de mise en scène à mes aventures romanesques, car tu n'es pas au bout. Aussi, je voudrais bien t'écrire une lettre sur Vienne; mais j'ai tant tardé à le faire, que je ne sais plus que t'apprendre, ni comment t'intéresser; ce travail m'eût été facile aussitôt après mon arrivée, parce que tout m'étonnait encore, tout m'était nouveau, les costumes, les mœurs, le langage, l'aspect de cette grande ville, située presque à l'extrémité de l'Europe civilisée, riche et fière comme Paris, et qui ne lui emprunte ni toutes ses modes, ni tous ses plaisirs; ces contrastes, dis-je, me saisissaient vivement, et j'étais en état de les rendre avec chaleur et poésie. Aujourd'hui, je suis trop familiarisé avec toutes ces nouveautés; me voilà aussi embarrassé qu'un Parisien auquel on demanderait une description de Paris; je suis devenu tout à fait un badaud de Vienne, vivant de ses habitudes sans y plus songer, et contraint de faire un effort pour trouver en quoi elles diffèrent des nôtres. Il est vrai qu'ayant pénétré davantage dans la société, il me faudra maintenant beaucoup descendre si je veux rechercher cette individualité locale, qui partout n'existe plus guère que dans les classes inférieures. J'avais besoin de faire comme ce bon Hoffmann, qui, dans la nuit de Saint-Sylvestre, sortant en habit et en culotte courte de la soirée du conseiller intime, s'était si convenablement abreuvé de thé esthétique, que, chemin faisant, la pauvre créature nommée petite bière lui revint en mémoire. Ce fut alors qu'au mépris d'une foule de considérations sociales et privées, il ne craignit point de descendre en habit de gala, les marches usées de cet illustre cabaret, où il devait se rencontrer à la même table avec l'homme qui avait perdu son ombre, et l'homme qui avait perdu son reflet.
Ne t'étonne donc pas si je te parle tour à tour du palais et de la taverne; ma qualité d'étranger me donne aussi le droit de fréquenter l'un et l'autre, de coudoyer le paysan bohême ou styrien, vêtu de peaux de bêtes, ou le prince et le magnat, couverts d'un frac noir comme moi. Mais ces derniers, tu les connais bien; ce sont des gens de notre monde de Paris; ils se sont faits nos concitoyens et nos égaux, tant qu'ils ont pu, comme ces rois de l'Orient qui se montraient fiers jadis du titre de bourgeois romains. Commençons donc par la rue et la taverne, et nous nous rendrons ensuite, si bon nous semble, au palais quand il sera paré, illuminé, plein de costumes éblouissants et d'artistes sublimes; quand, à force de splendeur et de richesse, il cessera de ressembler à nos hôtels et à nos maisons.
Aussi bien c'est là une ville qu'il faut voir à tous ses étages; car elle est singulièrement habitée, et pourtant son premier aspect n'a rien que de très-vulgaire. On traverse de longs faubourgs aux maisons uniformes; puis, au milieu d'une ceinture de promenades, derrière une enceinte de fossés et de murailles, on rencontre enfin la ville, grande tout au plus comme un quartier de Paris. Suppose que l'on isole l'arrondissement du Palais-Royal, et que, lui ayant donné des murs de ville forte et des boulevards larges d'un quart de lieue, on laisse alentour les faubourgs dans toute leur étendue, et tu auras, ainsi une idée complète de la situation de Vienne, de sa richesse et de son mouvement. Ne vas-tu pas penser tout de suite qu'une ville construite ainsi n'offre point de transition entre le luxe et la misère, et que ce quartier du centre, plein d'éclat et de richesses, a besoin, en effet, des bastions et des fossés qui l'isolent pour tenir en respect ses pauvres et laborieux faubourgs? Mais c'est là une impression toute libérale et toute française, et que le peuple heureux de Vienne n'a jamais connue, à coup sûr. Pour moi, je me suis rappelé quelques pages d'un roman, intitulé, je crois, Frédéric Styndall, dont le héros se sentit mortellement triste le jour où il arriva dans cette capitale. C'était vers trois heures, par une brumeuse journée d'automne; les vastes allées qui séparent les deux cités étaient remplies d'hommes élégants et de femmes brillantes, que leurs voitures attendaient le long des chaussées; plus loin, la foule bigarrée se pressait sons les portes sombres, et tout d'un coup, à peine l'enceinte franchie, le jeune homme se trouva au plein cœur de la grande ville: et malheur à qui ne roule pas en voiture sur ce beau pavé de granit, malheur au pauvre, au rêveur, au passant inutile! il n'y a de place là que pour les riches et pour leurs valets, pour les banquiers et pour les marchands. Les voitures se croisent avec bruit dans l'ombre, qui descend si vite au milieu de ces rues étroites, entre ces hautes maisons; les boutiques éclatent bientôt de lumières et de richesses; les grands vestibules s'éclairent, et d'énormes suisses, richement galonnés, attendent, presque sous chaque porte, les équipages qui rentrent peu à peu. Luxe inouï dans la ville centrale et pauvreté dans les quartiers qui l'entourent: voilà Vienne au premier coup d'œil. Tout ce luxe effrayait Frédéric Styndall; il se disait qu'il faudrait bien de l'audace pour pénétrer dans ce monde exceptionnel si bien clos et si bien gardé, et ce fut en pensant à cela, je crois, qu'il fut renversé par la voiture d'une belle et noble dame, qui devint son introductrice et la source de sa fortune.