Si j'ai bonne mémoire, tel est le début de ce roman, oublié de nos jours; je regrette de n'en avoir pas conservé d'autre impression, car celle-là est juste et vraie; de même aussi rien n'est triste comme d'être forcé de quitter, le soir, le centre ardent et éclairé, et de traverser encore, pour regagner les faubourgs, ces longues promenades, avec leurs allées de lanternes qui s'entre-croisent jusqu'à l'horizon: les peupliers frissonnent sous un vent continuel; on a toujours à traverser quelque rivière ou quelque canal aux eaux noires, et le son lugubre des horloges avertit seul de tous cotés qu'on est au milieu d'une ville. Mais, en atteignant les faubourgs, on se sent comme dans un autre monde, où l'on respire plus à l'aise; c'est le séjour d'une population bonne, intelligente et joyeuse; les rues sont à la fois calmes et animées; si les voitures circulent encore, c'est dans la direction seulement des bals et des théâtres; à chaque pas, ce sont des bruits de danse et de musique, ce sont des bandes de gais compagnons qui chantent des chœurs d'opéra; les caves et les tavernes luttent d'enseignes illuminées et de transparents bizarres: ici, l'on entend des chanteuses styriennes; là, des improvisateurs italiens; la comédie des singes, les hercules, une première chanteuse de l'Opéra de Paris; un Van-Amburg morave avec ses bêtes, des saltimbanques; enfin, tout ce que nous n'avons à Paris que les jours de grandes fêtes est prodigué aux habitués des tavernes sans la moindre rétribution. Plus haut, l'affiche d'un sperl encadrée de verres de couleur, s'adresse à la fois à la haute noblesse, aux honorables militaires et à l'aimable public; les bals masqués, les bals négligés, les bals consacrés à telle ou telle sainte, sont uniformément dirigés par Strauss ou par Lanner, le Musard et le Julien de Vienne; c'est le goût du pays. Ces deux illustres chefs d'orchestre n'en président pas moins en même temps aux fêtes de la cour et à celles de chaque riche maison; et, comme on les reconnaît, sans nul doute, partout où ils sont annoncés, nous les soupçonnons d'avoir fait faire des masques de cire à leur image, qu'ils distribuent à des lieutenants habiles. Mais nous parlerons plus loin de ces sperls et de ces redoutes, qui ressemblent assez à nos Prados et à nos Wauxhalls; nous irons aussi sans hésiter dans une cave, et nous trouverons là quelque chose de vraiment allemand, l'épaisse fumée qui enivrait Hoffmann, et l'atmosphère étrange où Gœthe et Schiller ont fait tant de fois mouvoir leurs types grotesques ou sauvages d'ouvriers ou d'étudiants.

Entrons au théâtre populaire de Léopoldstadt, où l'on joue des farces locales (local posse) très-amusantes, et où je vais très-souvent, attendu que je suis logé dans le faubourg de ce nom, le seul qui touche à la ville centrale, dont il n'est séparé que par un bras du Danube.


VII—SUITE DU JOURNAL

Le 23.—Hier au soir, me trouvant désœuvré dans ce théâtre, et presque seul entre les prétendus civilisés, le reste se composant de Hongrois, de Bohèmes, de Grecs, de Turcs, de Tyroliens, de Romains et de Transylvaniens, j'ai songé à recommencer ce rôle de Casanova, déjà assez bien entamé l'avant-veille. Casanova est bien plus probable qu'il ne semble dans les usages de ces pays-ci. Je me suis assis successivement près de deux ou trois femmes seules; j'ai fini par lier conversation avec l'une d'elles dont le langage n'était pas trop viennois; après cela, j'ai voulu la reconduire, mais elle m'a permis seulement de lui toucher le bras un instant sous son manteau (encore un très-beau bras!) parmi toute sorte de soieries et de poils de chat ou de fourrures. Nous nous sommes promenés très-longtemps, puis je l'ai mise devant sa porte, sans qu'elle ait voulu, du reste, me laisser entrer; toutefois, elle m'a donné rendez-vous pour ce soir à six heures.

Et de deux! Celle-là ne vaut pas tout à fait l'autre comme beauté, mais elle paraît être d'une classe plus relevée. Je le saurai ce soir. Mais cela ne te confond-il pas, qu'un étranger fasse connaissance intime de deux femmes en trois jours, que l'une vienne chez lui, et qu'il aille chez l'autre? Et nulle apparence suspecte dans tout cela. Non, on me l'avait bien dit, mais je ne le croyais pas; c'est ainsi que l'amour se traite à Vienne! Eh bien, c'est charmant. A Paris, les femmes vous font souffrir trois mois, c'est la règle; aussi peu de gens ont la patience de les attendre. Ici, les arrangements se font en trois jours, et l'on sent dès le premier que la femme céderait, si elle ne craignait pas de vous faire l'effet d'une grisette; car c'est là, il paraît, leur grande préoccupation. D'ailleurs, rien de plus amusant que cette poursuite facile dans les spectacles, casinos et bals; cela est tellement reçu, que les plus honnêtes ne s'en étonnent pas le moins du monde; les deux tiers au moins des femmes viennent seules dans les lieux de réunion, ou vont seules dans les rues. Si vous tombez par hasard sur une vertu, votre recherche ne l'offense pas du tout, elle cause avec vous tant que vous voulez. Toute femme que vous abordez se laisse prendre le bras, reconduire; puis, à sa porte, où vous espérez entrer, elle vous fait un salut très-gentil et très-railleur, vous remercie de l'avoir reconduite, et vous dit que son mari ou son père l'attend dans la maison. Tenez-vous à la revoir, elle vous dira fort bien que, le lendemain ou le surlendemain, elle doit aller dans tel bal ou tel théâtre. Si au théâtre, pendant que vous causez avec une femme seule, le mari ou l'amant, qui s'était allé promener dans les galeries ou qui était descendu au café, revient tout à coup près d'elle, il ne s'étonne pas de vous voir causer familièrement; il salue et regarde d'un autre côté, heureux sans doute d'être soulagé quelque temps de la compagnie de sa femme.

Je te parle ici un peu déjà par mon expérience et beaucoup par celle des autres;—mais à quoi cela peut-il tenir? car, vraiment, je n'ai vu rien de pareil même en Italie;—sans doute à ce qu'il y a tant de belles femmes dans la ville, que les hommes qui peuvent leur convenir sont, en proportion, beaucoup moins nombreux. A Paris, les jolies femmes sont si rares, qu'on les met à l'enchère; on les choie, on les garde, et elles sentent aussi tout le prix de leur beauté. Ici, les femmes font très-peu de cas d'elles-mêmes et de leurs charmes; car il est évident que cela est commun comme les belles fleurs, les beaux animaux, les beaux oiseaux, qui, en effet, sont très-communs si l'on a soin de les cultiver ou de les bien nourrir. Or, la fertilité du pays rend la vie si facile, si bonne, qu'il n'y a pas de femmes mal nourries, et qu'il ne s'y produit pas, par conséquent, de ces races affreuses qui composent nos artisanes ou nos femmes de la campagne. Tu ne t'imagines pas ce qu'il y a d'extraordinaire à rencontrer, à tout moment dans les rues, des filles éclatantes et d'une carnation merveilleuse qui s'étonnent même que vous les remarquiez.

Cette atmosphère de beauté, de grâce, d'amour, a quelque chose d'enivrant: on perd la tête, on soupire, on est amoureux fou, non d'une, mais de toutes ces femmes à la fois. L'odor di femina est partout dans l'air, et on l'aspire de loin comme don Juan. Quel malheur que nous ne soyons pas au printemps! Il faut un payage pour compléter de si belles impressions. Cependant, la saison n'est pas encore sans charmes. Ce matin, je suis entré dans le grand jardin impérial, au bout de la ville; on n'y voyait personne. Les grandes allées se terminaient très-loin par des horizons gris et bleus charmants. Il y a au delà un grand parc montueux coupé d étangs et pleins d'oiseaux. Les parterres étaient tellement gâtés par le mauvais temps, que les rosiers cassés laissaient traîner leurs fleurs dans la boue. Au delà, la vue donnait sur le Prater et sur le Danube; c'était ravissant malgré le froid. Ah! vois-tu, nous sommes encore jeunes, plus jeunes que nous ne le croyons. Mais Paris est une ville si laide et si peuplée de gens si sots, qu'elle fait désespérer de la création, des femmes et de la poésie....

Ce 7 décembre.—Je transcris ici cinq lignes sur un autre papier. Il s'est écoulé bien des jours depuis que les quatre pages qui précèdent ont été écrites. Tu as reçu des lettres de moi, tu as vu le côté riant de ma situation, et près d'un mois me sépare de ces premières impressions de mon séjour à Vienne. Pourtant il y a un lien très-immédiat entre ce que je vais le dire et ce que je t'ai écrit. C'est que le dénoûment que tu auras prévu en lisant les premières pages a été suspendu tout ce temps.... Tu me sais bien incapable de te faire des histoires à plaisir et d'épancher mes sentiments sur des faits fantastiques, n'est-ce pas? Eh bien, si tu as pris intérêt à mes premières amours de Vienne, apprends....

Ce 13 décembre.—Tant d'événements se sont passés depuis les quatre premiers jours qui fournissent le commencement de cette lettre, que j'ai peine à les rattacher à ce qui m'arrive aujourd'hui. Je n'oserais te dire que ma carrière don-juanesque se soit poursuivie toujours avec le même bonheur.... La Katty est à Brunn en ce moment auprès de sa mère malade; je devais l'y aller rejoindre par ce beau chemin de fer de trente lieues qui est à l'entrée du Prater; mais ce genre de voyage m'agace les nerfs d'une façon insupportable. En attendant, voici encore une aventure qui s'entame et dont je t'adresse fidèlement les premiers détails.