Comme observation générale, tu sauras que, dans cette ville, aucune femme n'a une démarche naturelle. Vous en remarquez une, vous la suivez; alors, elle fait les coudes et les zigzags les plus incroyables de rue en rue. Puis choisissez un endroit un peu désert pour l'aborder, et jamais elle ne refusera de répondre. Cela est connu de tous. Une Viennoise n'éconduit personne. Si elle appartient à quelqu'un (je ne parle pas de son mari, qui ne compte jamais); si, enfin, elle est trop affairée de divers cotés, elle vous le dit et vous conseille de ne lui demander un rendez-vous que la semaine suivante, ou de prendre patience sans fixer le jour. Cela n'est jamais bien long; les amants qui vous ont précédé deviennent vos meilleurs amis.
Je venais donc de suivre une beauté que j'avais remarquée au Prater, où la foule s'empresse pour voir les traîneaux, et j'étais allé jusqu'à sa porte sans lui parler, parce que c'était en plein jour. Ces sortes d'aventures m'amusent infiniment. Fort heureusement, il y avait un café presque en face de la maison. Je reviens donc, à la brune, m'établir près de la fenêtre. Comme je l'avais prévu, la belle personne en question ne tarde pas à sortir. Je la suis, je lui parle, et elle me dit avec simplicité de lui donner le bras, afin que les passants ne nous remarquent pas. Alors, elle me conduit dans toute sorte de quartiers: d'abord chez un marchand du Kohlmarkt, où elle achète des mitaines; puis chez un pâtissier, où elle me donne la moitié d'un gâteau; enfin, elle me ramène dans la maison d'où elle était sortie, reste une heure à causer avec moi sous la porte et me dit de revenir le lendemain an soir. Le lendemain, je reviens fidèlement, je frappe à la porte, et tout à coup je me trouve au milieu de deux autres jeunes filles et de trois hommes vêtus de peaux de mouton et coiffés de bonnets plus ou moins valaques. Comme la société m'accueillait cordialement, je me préparais à m'asseoir: mais point du tout. On éteint les chandelles et l'on se met en route pour des endroits éloignés dans le faubourg. Personne ne me dispute la conquête de la veille, quoique l'un des individus soit sans femme, et enfin nous arrivons dans une taverne fort enfumée. Là, les sept ou huit nations qui se partagent la bonne ville de Vienne semblaient s'être réunies pour un plaisir quelconque. Ce qu'il y avait de plus évident, c'est qu'on y buvait beaucoup de vin doux rouge, mêlé de vin blanc plus ancien. Nous prîmes quelques carafes de ce mélange. Cela n'était point mauvais. Au fond de la salle, il y avait une sorte d'estrade où l'on chantait des complaintes dans un langage indéfini, ce qui paraissait amuser beaucoup ceux qui comprenaient. Le jeune homme qui n'avait pas de femme s'assit auprès de moi, et, comme il parlait très-bon allemand, chose rare dans ce pays, je fus content de sa conversation. Quant à la femme avec qui j'étais venu, elle était absorbée dans le spectacle qu'on voyait en face de nous. Le fait est que l'on jouait derrière ce comptoir de véritables comédies. Ils étaient quatre ou cinq chanteurs, qui montaient, jouaient une scène et reparaissaient avec de nouveaux costumes. C'étaient des pièces complètes, mêlées de chœurs et de couplets. Pendant les intervalles, les Moldaves, Hongrois, Bohémiens et autres mangeaient beaucoup de lièvre et de veau. La femme que j'avais près de moi s'animait peu à peu, grâce au vin rouge et grâce au vin blanc. Elle était charmante ainsi, car naturellement elle est un peu pâle. C'est une vraie beauté slave; de grands traits solides indiquent la race qui ne s'est point mélangée.
Il faut encore remarquer que les plus belles femmes ici sont celles du peuple et celles de la haute noblesse. Je t'écris d'un café où j'attends l'heure du spectacle; mais décidément l'encre est trop mauvaise, et j'ajourne la suite de mes observations.
VIII—SUITE DU JOURNAL
31 décembre, jour de la Saint-Sylvestre.—Diable de conseiller intime de sucre candi! comme disait Hoffmann, ce jour-là même. Tu vas comprendre à quel propos cette interjection.
Je t'écris, non pas de ce cabaret enfumé et du fond de cette cave fantastique dont les marches étaient si usées, qu'à peine avait-on le pied sur la première, qu'on se sentait sans le vouloir tout porté en bas, puis assis à une table, entre un pot de vin vieux et un pot de vin nouveau, tandis qu'à l'autre bout étaient «l'homme qui a perdu son reflet» et «l'homme qui a perdu son ombre» discutant fort gravement. Je vais te parler d'un cabaret non moins enfumé, mais beaucoup plus brillant que le Rathskeller de Brême ou l'Auerbach de Leipzig; d'une certaine cave que j'ai découverte près de la porte Rouge, et dont il est bon de te faire la description; car c'est celle-là même dont j'ai déjà dit quelques mots dans ma lettre précédente.... Là s'ébauchait la préface de mes amours.
C'est bien une cave, en effet, vaste et profondément creusée: à droite de la porte est le comptoir de l'hôte, entouré d'une haute balustrade toute chargée de pots d'étain; c'est de là que coulent à flots la bière impériale, celle de Bavière et de Bohême, ainsi que les vins blancs et rouges de la Hongrie, distingués par des noms bizarres. A gauche de l'entrée est un vaste buffet chargé de viandes, de pâtisseries et de sucreries, et où fument continuellement le würschell, ce mets favori du Viennois. D'alertes servantes distribuent les plats de table en table, pendant que les garçons font le service plus fatigant de la bière et du vin. Chacun soupe ainsi, se servant pour pain de gâteaux anisés ou glacés de sel, qui excitent beaucoup à boire. Maintenant, ne nous arrêtons pas dans cette première salle, qui sert à la fois d'office à l'hôtelier et de coulisse aux acteurs. On y rencontre seulement des danseuses qui se chaussent, des jeunes premières qui mettent leur rouge, des soldats qui s'habillent en figurants; là est le vestiaire des valseurs, le refuge des chiens ennemis de la musique et de la danse, et le lieu de repos des marchands juifs, qui s'en vont, dans l'intervalle des pièces, des valses ou des chants, offrir leurs parfumeries, leurs fruits d'Orient, ou les innombrables billets de la grande loterie de Miedling.
Il faut monter plusieurs marches et percer la foule pour pénétrer enfin dans la pièce principale: c'est comme d'ordinaire une galerie régulièrement voûtée et close partout; les tables serrées régnent le long des murs, mais le centre est libre pour la danse. La décoration est une peinture en rocaille; et, au fond, derrière les musiciens et les acteurs, une sorte de berceau de pampres et de treillages. Quant à la société, elle est fort mélangée, comme nous dirions; rien d'ignoble pourtant; car les costumes sont plutôt sauvages que pauvres. Les Hongrois portent la plupart leur habit semi-militaire, avec ses galons de soie éclatante et ses gros boutons d'argent; les paysans bohêmes ont de longs manteaux blancs et de petits chapeaux ronds couronnés de rubans ou de fleurs. Les Styriens sont remarquables par leurs chapeaux verts ornés de plumes et leurs costumes de chasseurs du Tyrol; les Serbes et les Turcs se mêlent plus rarement à cette assemblée bizarre de tant de nations qui composent l'Autriche, et parmi lesquelles la vraie population autrichienne est peut-être la moins nombreuse.
Quant aux femmes, à part quelques Hongroises, dont le costume est à moitié grec, elles sont mises en général fort simplement; belles presque toutes, souples et bien faites, blondes la plupart, et d'un teint magnifique, elles s'abandonnent à la valse avec une ardeur singulière. A peine l'orchestre a-t-il préludé, qu'elles s'élancent des tables, quittant leur verre à moitié vide et leur souper interrompu, et alors commence, dans le bruit et dans l'épaisse fumée du tabac, un tourbillon de valses et de galops dont je n'avais nulle idée. Il ne s'agit point là de nos danses de barrière, timides bacchanales du Parisien égrillard, où le municipal joue le rôle de la Pudeur, et se pose de loin en loin comme une cariatide sévère. Ici, le municipal manque entièrement (ou, du moins, ce qui tient lieu à Vienne de cette institution); la valse est l'unique danse du peuple; mais la valse comme ils la comprennent doit avoir été celle des orgies païennes ou du sabbat gothique; Gœthe avait ce modèle sous les yeux lorsqu'il peignit la nuit de Walpurgis, et fit tourner Faust dans les bras de cette folle sorcière, dont la jolie bouche laissait échapper des souris rouges dans l'enivrement du plaisir.