D'ailleurs, point d'intentions, point de gestes équivoques dans ces danses éperdues, dont rougiraient nos faubouriens dépravés; cela est simple et grave comme la nature et l'amour; c'est une valse voluptueuse et non lascive, digne d'une population ardente et simple, qui n'a point lu Voltaire et qui ne chante point Béranger. Ce qui étonne, c'est la force de ces hommes, c'est la grâce, le calme et la constante fraîcheur de ces femmes infatigables, qui n'ont jamais à craindre de montrer au jour levant des traits fatigués et ternis; du reste, il faut remarquer encore que les danseurs paraissent leur être indifférents: elles valsent avec l'homme et non avec un homme; j'expliquerai peut-être comment elles semblent pousser plus loin encore cette facilité, cette froideur et cet abandon.
La valse finie, on se remet à manger et à boire, et voici que des chanteurs ou des saltimbanques paraissent au fond de la salle, derrière une sorte de comptoir garni d'une nappe et illuminé de chandelles; ou bien, plus souvent encore, c'est une représentation de drame ou de comédie qui se donne sans plus d'apprêts. Cela tient à la fois du théâtre et de la parade; mais les pièces sont presque toujours très-amusantes et jouées avec beaucoup de verve et de naturel. Quelquefois, on entend de petits opéras-bouffes à l'italienne, con Pantaleone e Pulcinella. L'étroite scène ne suffit pas toujours au développement de l'action; alors, les acteurs se répondent de plusieurs points; des combats se livrent même au milieu de la salle entre les figurants en costume; le comptoir devient la ville assiégée ou le vaisseau qu'attaquent les corsaires. A part ces costumes et cette mise en scène, il n'y a pas plus de décorations qu'aux théâtres de Londres du temps de Shakspeare, pas même l'écriteau qui annonçait alors que là était une ville et là une forêt.
Quand la pièce est terminée, comédie ou farce, chacun chante les couplets au public, sur un air populaire, toujours le même, qui paraît charmer beaucoup les Viennois; puis les artistes se répandent dans la salle et s'en vont de table en table recueillir les félicitations et les kreutzers. Les actrices ou chanteuses sont la plupart très-jolies; elles viennent sans façon s'asseoir aux tables, et il n'est pas un des ouvriers, étudiants ou soldats qui ne les invite à boire dans son verre; ces pauvres filles ne font guère qu'y tremper leurs lèvres, mais c'est une politesse qu'elles ne peuvent refuser. Ensuite il vient encore quelque improvisateur ou rapsode déclamant des poésies.
Un jour, mes oreilles furent frappées du nom de Napoléon, qui me sembla résonner bien haut sous ces voûtes, au milieu de cette réunion de tant de gens à demi civilisés. C'était la magnifique ballade de Sedlitz, la Revue nocturne, que l'on récitait ainsi. Cette grande poésie fut applaudie avec enthousiasme, car l'Allemagne ne se souvient plus que de la gloire du conquérant; mais cela n'empêcha pas la valse de reprendre avec fureur, tout de suite après cette élégie, qui, du sol de l'Allemagne ou de la France, évoque tant d'ombres sacrées.
Tels sont, mon ami, les plaisirs intelligents de ce peuple. Il ne s'engourdit point, comme on le croit, avec le tabac et la bière; il est spirituel, poétique et curieux comme l'Italien, avec une teinte plus marquée de bonhomie et de gravité; il faut remarquer ce besoin qu'il semble avoir d'occuper à la fois tous ses sens, et de réunir constamment la table, la musique, le tabac, la danse, le théâtre. Cela m'a rappelé ce passage des Confessions dans lequel Rousseau dépeint le suprême plaisir qu'il éprouvait, assis dans un bon fauteuil, devant une fenêtre ouverte, devant un vaste horizon au coucher du soleil, à lire un livre qui lui plaisait, tout en trempant quelque biscuit dans un verre de vin de Champagne: cependant l'Angélus résonnait dans le lointain, et le jardin lui envoyait des brises parfumées. Faut-il croire que plusieurs impressions réunies se détruisent ou fatiguent les sens? Mais ne serait-il pas vrai plutôt qu'il résulte de leur choix une sorte d'harmonie, précieuse aux esprits d'une activité étendue?
En sortant de ces tavernes, on s'étonne de trouver toujours au-dessus de la porte un grand crucifix, et souvent aussi dans un coin une image de sainte en cire et vêtue de clinquant. C'est qu'ici, comme en Italie, la religion n'a rien d'hostile à la joie et au plaisir. La taverne a quelque chose de grave, comme l'église éveille souvent des idées de fête et d'amour. Dans la nuit de Noël, il y a huit jours, j'ai pu me rendre compte de cette alliance étrange pour nous. Le population en fête passait de l'église au bal sans avoir presque besoin de changer de disposition; et, d'ailleurs, les rues étaient remplies d'enfants qui portaient des sapins bénits, ornés, dans leur feuillage, de bougies, de gâteaux et de sucreries. C'étaient les arbres de Noël, offrant par leur multitude l'image de cette forêt mobile qui marchait au-devant de Macbeth. L'intérieur des églises, de Saint-Etienne surtout, était magnifique et radieux. Ce que j'admirais, ce n'était pas seulement l'immense foule en habits de fête, l'autel d'argent étincelant au milieu du chœur, les centaines de musiciens suspendus pour ainsi dire aux grêles balustrades qui régnent le long des piliers, c'était cette foi sincère et franche qui unissait toutes les voix dans un hymne prodigieux. L'effet de ces chœurs aux milliers de voix est vraiment surprenant pour nous autres Français, accoutumés à l'uniforme basse-taille des chantres ou à l'aigre fausset des dévotes. Ensuite les violons et les trompettes de l'orchestre, les voix de cantatrices s'élançant des tribunes, la pompe théâtrale de l'office, tout cela, certes, paraîtrait fort peu religieux à nos populations sceptiques. Mais ce n'est que chez nous qu'on a l'idée d'un catholicisme si sérieux, si jaloux, si rempli d'idées de mort et de privation, que peu de gens se sentent dignes de le pratiquer et de le croire. En Autriche, comme en Italie, comme en Espagne, la religion conserve son empire, parce qu'elle est aimable et facile, et demande plus de foi que de sacrifices.
Ainsi toute cette foule bruyante, qui était venue, comme les premiers fidèles, se réjouir, aux pieds de Dieu de l'heureuse naissance, allait finir sa nuit de fête dans les banquets et dans les danses, aux accords des mêmes instruments. Je m'applaudissais d'assister une fois encore à ces belles solennités que notre Église a proscrites, et qui véritablement ont besoin d'être célébrées dans les pays où la croyance est prise au sérieux par tous.
Je sens bien que tu voudrais savoir la fin de ma dernière aventure. Peut-être ai-je eu tort de t'écrire tout ce qui précède. Je dois te faire l'effet d'un malheureux, d'un cuistre, d'un voyageur léger qui ne représente son pays que dans les tavernes et qu'un goût immodéré de bière impériale et d'impressions fantasques entraîne à de trop faciles amours. Aussi vais-je bientôt passer à des aventures plus graves ... et, quant à celle dont je te parlais plus haut, je regrette bien de ne pas t'en avoir écrit les détails à mesure: mais il est trop tard. Je suis trop en arrière de mon journal, et tous ces petits faits que je t'aurais détaillés complaisamment alors, je ne pourrais plus même les ressaisir aujourd'hui. Contente-toi d'apprendre que, comme je reconduisais la dame assez tard, il s'est mêlé dans nos amours un chien qui courait comme le barbet de Faust et qui avait l'air fou. J'ai vu tout de suite que c'était de mauvais augure. La belle s'est mise à caresser le chien, qui était tout mouillé; puis elle m'a dit qu'il avait sans doute perdu ses maîtres, et qu'elle voulait le recueillir chez elle. J'ai demandé à y entrer aussi, mais elle m'a répondu: Nicht! ou, si tu veux: Nix! avec un accent résolu qui m'a fait penser à l'invasion de 1814. Je me suis dit:
—C'est ce gredin de chien noir qui me porte malheur. Il est évident que, sans lui, j'aurais été reçu.
Eh bien, ni le chien ni moi ne sommes entrés. Au moment où la porte s'ouvrit, il s'est enfui comme un être fantastique qu'il était, et la beauté m'a donné rendez-vous pour le lendemain.