Les théâtres de Léopoldstadt et de la Vienne sont desservis tous les deux par la troupe du directeur Carl. Le fond de leur répertoire se compose de farces locales, sortes de pièces bizarres à grand spectacle, dont les Viennois ne peuvent se lasser. Pour s'en faire une idée en France, il faudrait réunir la' pantomime de Deburau aux vaudevilles les plus excentriques du théâtre des Variétés. Celui des Saltimbanques en donnerait une sorte d'aperçu. L'esprit logique et régulier du bourgeois parisien ne supporterait pas la liberté folle et la gaieté humoristique de ces compositions. La plus célèbre, et pour ainsi dire le modèle du genre, est intitulée: Trente ans de la vie d'un mauvais sujet. Presque toutes ces farces locales ont pour auteur un acteur nommé Nestroy, qui en joue les principaux rôles avec beaucoup de verve et d'esprit.

Le théâtre de Josephstadt, dont l'intérieur ressemble à la salle du Gymnase, vient d'être occupé pendant deux mois par les séances d'un physicien nommé Dobler. Cet artiste ne s'élève point au-dessus de Bosco, qui charme en ce moment le public de Constantinople. Depuis son départ, Josephstadt a rajeuni l'éternel sujet de la Révolte au sérail, qui, grâce aux jolies figurantes et aux tribulations des malheureux Turcs européanisés, fait fureur en ce moment; le peuple viennois ne commence à rire des Turcs que depuis fort peu d'années, ce qui explique aussi l'excès de sa satisfaction.

J'ai été témoin, à Josephstadt, d'une représentation dont nous n'avons guère l'idée en France. C'était l'Académie du célèbre Saphir, l'un des journalistes et des poëtes les plus distingués d'Allemagne. Une foule d'artistes concourait, d'ailleurs, à cette séance littéraire. Elle a commencé par une scène en vers, de Saphir, intitulée la Conjugaison du verbe aimer. Trois des plus jolies actrices du Théâtre-Impérial représentaient, l'une la maîtresse, les deux autres les écolières. Cette ingénieuse idée était d'une exécution charmante. Ensuite, la Revue nocturne chantée par un acteur du théâtre delà Porte-de-Carinthie, était accompagnée au piano par Liszt. Puis mademoiselle Caroline Miller vint jouer, elle seule, une comédie en trois actes, fort courte heureusement, composée aussi par Saphir. C'était une sorte de parodie où le spirituel bénéficiaire faisait la critique de nos comédies modernes. Mademoiselle Miller partagea les applaudissements donnés à l'ouvrage. On sait que cette actrice est appelée la Mars de l'Allemagne. Un journaliste de Vienne remarquait dernièrement, à ce propos, qu'il serait peut-être plus convenable de dire que mademoiselle Mars est la Caroline Miller, de la France. Nous déclarons ne nous y point opposer. La séance académique, après plusieurs lectures de vers, fut terminée par une lecture humoristique que Saphir vint faire en personne. Nous avions conçu d'abord quelque inquiétude sur le sort de cette longue production littéraire, qui arrivait après les chanteurs et les acteurs, après Liszt, après Bériot. On viendrait lire alors à un public français un article inédit de Voltaire, qu'il demanderait bien vite ses chevaux et ses socques, comme M. de Buffon. Eh bien, tout ce public brillant de Vienne resta à la lecture de cet article, qui était le développement d'un paradoxe philosophique, et l'on applaudit Saphir, et on le redemanda deux fois. Voilà ce que c'est qu'une académie dans les villes d'Allemagne; un homme de lettres donne des concerts de poésie et de musique, comme un simple artiste exécutant. L'Académie de Saphir lui a rapporté trois mille florins. Impossible de te donner une idée plus exacte des plaisirs du grand monde à Vienne; il faut séparer absolument celui-là de l'autre; car, ici, il y a encore un grand monde, n'en doute pas.

Ce sont là les plaisirs de la population de Vienne pendant l'hiver. Et c'est l'hiver seulement qu'on peut étudier cette ville dans toutes les nuances originales de son caractère semi-slave et semi-européen. L'été, le beau monde s'éloigne, parcourt l'Italie, la Suisse et les villes de bains, ou va sièger dans ses châteaux de Hongrie et de Bohême; le peuple transporte au Prater, à l'Augarten, à Hitzing, toute l'ardeur et tout l'enivrement de ses fêtes, de ses valses et des interminables soupers. Il faut donc prendre alors les bateaux du Danube ou la poste impériale, et laisser cette capitale à sa vie de tous les jours, si variée et si monotone à la fois.

Vienne, pendant l'été, devient une ville aussi ennuyeuse que l'est Munich dans tous les temps.


X—SUITE DU JOURNAL

1er février.—Reprenons l'histoire de nos aventures.... Et maintenant, sonnons de la trompette; couvrons nos défaites passées avec tous les triomphes de ce qui nous arrive aujourd'hui. Ce sont de beaux drapeaux, des drapeaux de lin et de soie que nous élevons à présent. Nous voilà du faubourg dans la ville, et de la ville....

Pas encore.

Mon ami, je t'ai décrit jusqu'à présent fidèlement mes liaisons avec des beautés de bas lieu; pauvres amours! elles sont cependant bien bonnes et bien douces. La première m'a donné tout l'amour qu'elle a pu; puis elle est partie comme un bel ange pour aller voir sa mère à Brunn. Les deux autres m'accueillaient fort amicalement et m'ouvraient leur bouche souriante comme des fleurs attendant les fruits; ce n'était plus que patience à prendre quelque temps pour l'honneur de la ville et de ses faubourgs. Mais, ma foi, mes belles, le Français est volage!... le Français a rompu cette glace viennoise qui présente des obstacles au simple voyageur, à celui qui passe et qui s'envole. Maintenant, nous avons droit de cité, pignon sur rue: nous nous adressons à de grandes dames!... «Ce sont de grandes dames, voyez-vous!» comme disait mon ami Bocage.