Ces dernières, par exemple, ne seraient point souffertes par le gouvernement paternel de l'Autriche. Les étrangers présomptueux assurent que ce système est loin d'avoir amélioré les mœurs, et chacun d'eux, pour peu qu'il ait passé seulement un hiver à Vienne, vous énumérera tout au moins les deux cent et trente conquêtes qui forment le contingent de l'Allemagne sur la liste de don Juan. Mais ce sont des exagérations auxquelles a pu donner lieu la facilité des Viennoises à entrer en conversation avec les cavaliers qui se placent près d'elles, dans les spectacles ou dans les bals. Si l'on te dit aussi que les grandes dames sont toujours un peu du XVIIIe siècle dans ce pays, où le XIXe siècle n'a pas encore commencé, ne crois pas tous les récits de nos modernes Casanovas; mais songe aussi que le nombre des femmes belles est si grand dans toute l'Autriche, que la plupart deviennent moins fières en raison de ce qu'elles sont moins appréciées.
La beauté des femmes est encore une chose qui saisit l'étranger d'étonnement en passant à Lintz, la première ville d'Autriche du côté de la Bavière. J'arrivai un dimanche, et je vis les femmes de la campagne qui se rendaient aux églises; elles portaient presque toutes le costume national: des jupons de couleur éclatante, des corsets brodés, des colliers et de grands bonnets de drap d'or, à ravir un directeur de théâtre. Ces femmes étaient en général d'une éclatante beauté; les livres de voyages ne manquent pas d'en prévenir les voyageurs, et, en cela du moins, leur indication est parfaitement juste. Je passai la journée à parcourir les places et les rues sans me lasser de cette admiration. Toutefois, à Lintz, le type des physionomies est toujours à peu près le même: ce sont de grandes femmes à la figure régulière et douce, à l'œil beau, blondes et blanches, avec une délicatesse de teint qui est le même chez les paysannes et chez les personnes de la ville. A la longue, on se fatiguerait de cette uniformité de figures, qui explique leur beauté, comme la pureté du sang et l'excellence du climat font comprendre les belles races parmi les animaux.
A Vienne, au contraire, les figures sont très-variées, bien qu'il soit possible encore de les classer en un petit nombre de types analogues. En général, blondes et brunes ont toutes la peau extrêmement blanche et délicate, la taille parfaite et les bras superbes. On pourrait dire que la classe moyenne est moins favorisée; mais les beautés de l'aristocratie, que l'on voit toutes réunies dans les grandes soirées et dans les concerts, et celles de la classe inférieure, qui ne manquent guère les réunions du Sperl et du Volksgarten, luttent, à chance égale, de beauté, de fraîcheur, et même souvent d'élégance et de grâce.
Ce sont là d'heureux pays, surtout lorsque l'on pense aux tristes créatures qui peuplent nos villes et nos campagnes; c'est le signe à la fois du bien-être de la population inférieure et du facile travail qui suffit à le lui procurer. Sans prétendre faire ici le panégyrique du gouvernement de l'Autriche, je puis t'assurer que c'est le plus favorable de tous au bonheur du peuple, ainsi que des classes élevées; quant à la bourgeoisie, nous savons déjà qu'il n'y a qu'elle qui gagne aux révolutions.
Je regrette de ne pouvoir te parler encore que des plaisirs d'hiver de la population viennoise. Le Prater, que je n'ai vu que lorsqu'il était dépouillé de sa verdure, n'avait pas perdu pourtant toutes ses beautés; les jouis de neige surtout, il présente un coup d'œil charmant, et la foule venait de nouveau envahir ses nombreux cafés, ses casinos et ses pavillons élégants, trahis tout d'abord par la nudité de leurs bocages. Les troupes de chevreuils parcourent en liberté ce parc où on les nourrit, et plusieurs bras du Danube coupent en îles les bois et les prairies. A gauche commence le chemin de Vienne à Brunn. A un quart de lieue plus loin coule le Danube (car Vienne n'est pas plus sur le Danube que Strasbourg sur le Rhin). Tels sont les Champs-Elysées de cette capitale. Son plus grand jardin public se rencontre à peu de distance, dans le quartier de Léopoldstadt. Lorsque j'y suis entré, ses longues allées étaient vides, ses parterres jaunis. De loin en loin, on découvrait des horizons charmants; des montagnes couronnées de châteaux indiquent à distance les rives du Danube. Un autre jardin qu'on appelle jardin du Peuple, est situé dans l'intérieur même des remparts, près du château impérial.
Les jardins de Schœnbrunn n'étaient pas les moins désolés dans le moment où je les ai parcourus. Schœnbrunn est le Versailles de Vienne; le village de Hitzing qui l'avoisine est toujours, chaque dimanche, le rendez-vous des joyeuses compagnies. Strauss fils préside toute la journée son orchestre au casino de Hitzing, et n'en retourne pas moins, le soir, diriger les valses du Sperl. Pour arriver à Hitzing, on traverse la cour du château de Schœnbrunn; des Chimères de marbre gardent l'entrée, et toute cette cour déserte est négligée et décorée dans le goût du XVIIIe siècle; le château lui-même, dont la façade est imposante, n'a rien de riche dans son intérieur que l'immensité de ses salles, où le badigeonnage recouvre presque partout les vieilles rocailles dorées. Mais, en sortant du côté des jardins, on jouit d'un coup d'œil magnifique, dont les souvenirs de Saint-Cloud et de Versailles ne rabaissent pas l'impression.
Le pavillon de Marie-Thérèse, situé sur une colline qui déroule à ses pieds d'immenses nappes de verdure, est d'une architecture toute féerique, et à laquelle je ne puis rien comparer. Composé d'une longue colonnade tout à jour, et dont les quatre arcades du milieu sont seules vitrées de glaces pour former un cabinet de repos, ce bâtiment est à la fois un palais et un are de triomphe. Vu de la route, il couronne le château dans toute sa largeur et semble en faire partie, parce que la colline sur laquelle il est bâti élève sa base au niveau des toits de Schœnbrunn. Il faut monter longtemps par les allées de pins, par les gazons, le long des fontaines sculptées dans le goût du Puget et de Bouchardon, en admirant toutes les divinités de cet Olympe maniéré, pour parvenir enfin aux marches de ce temple digne d'elles, qui se découpe si hardiment dans l'air, et y fait flotter tous les festons et tous les astragales de mademoiselle de Scudéri....
Je me sauve au travers du jardin pour revenir aux faubourgs de Vienne par cette belle avenue de Maria-Hilf, ornée pendant une lieue d'un double rang de peupliers immenses. La foule endimanchée se presse toujours vers Hitzing en faisant des haltes nombreuses dans les cafés et les casinos qui bordent toute la chaussée. C'est la plus belle entrée de Vienne: c'est une Courtille décente et bourgeoise dont les beaux équipages ne se détournent pas.
Pour en finir avec les faubourgs de Vienne, desquels on ne peut guère séparer Schœnbrunn et Hitzing, je dois te parler encore des trois théâtres qui complètent la longue série des amusements populaires. Le théâtre de la Vienne (an der Wien), celui de Josephstadt, et celui de Léopoldstadt, sont, en effet, des théâtres consacrés au peuple, et que nous pouvons comparer à nos scènes de boulevard. Les autres théâtres de Vienne, celui de la Burg pour la comédie et le drame, et celui de la Porte-de-Carinthie pour le ballet et l'opéra, sont situés dans l'enceinte des murs. Le théâtre de la Vienne, malgré son humble destination, est le plus beau de la ville et le plus magnifiquement décoré. Il est aussi grand que l'Opéra de Paris, et ressemble beaucoup, par sa coupe et ses ornements, aux grands théâtres d'Italie. On y joue des drames historiques, de grandes féeries-ballets et quelques petites pièces d'introduction, imitées généralement de nos vaudevilles. Lorsque j'arrivai à Vienne, un mélodrame de madame Birch-Pfeiffer, les Styriens, y obtenait un grand succès. Pendant ce temps, on représentait à Léopoldstadt, ainsi que je te l'ai déjà appris, une autre pièce de cette même dame. Madame Birch-Pfeiffer est le Bouchardy du théâtre allemand. Elle intitule franchement ses pièces drames populaires; mais ce serait lui faire trop d'honneur que de la comparer à notre compatriote autrement que par ses succès. J'ai vu jouer aussi au théâtre de la Vienne le Guillaume Tell de Schiller; ce qui prouverait que la censure impériale n'est pas si farouche qu'on la fait; car, assurément, personne ne lui contesterait le droit de défendre la représentation de Guillaume Tell.
Mais la censure nous a permis de voir représenter aussi Ruy Blas à Léopoldstadt, sous le titre de Maître et Valet; il est vrai que le dénoûment est légèrement modifié. Ruy Blas ne fait que menacer son maître avec cette fameuse épée qu'il lui arrache si hardiment. On s'explique alors; le valet retrouve ses parents, comme Figaro; mais, plus heureux que ce dernier, il les retrouve riches et grands seigneurs. Je crois même qu'au dénoûment il épouse la reine, et devient une sorte de mari-Cobourg, ce qui est encore bien plus constitutionnel.