J'avais une lettre de recommandation pour l'un d'eux, dont le nom est plus célèbre peut-être à Paris qu'à Vienne; j'eus beaucoup de peine à le découvrir dans l'humble coin de bureau ministériel qu'il occupait. Je voulais le prier de me présenter dans quelques salons, où j'aurais voulu n'être introduit que sous les auspices du talent; je fus surpris et affligé de sa réponse.

—Présentez-vous simplement, me dit-il, en qualité d'étranger; dites aussi que vous êtes parent d'un attaché d'ambassade (mon cousin Henri!), et vous serez parfaitement reçu; car ici tout le monde est bon, et l'on est heureux d'accueillir les Français, ceux du moins qui ne font aucun ombrage au gouvernement. Quant à novis autres, pauvres poëtes, de quel droit irions-nous briller parmi les princes et les banquiers?

Je me sentis navré de cet aveu et de l'ironique misanthropie de l'homme célèbre, que cependant le sort avait forcé d'accepter un emploi misérable dans une société qui pourtant sait ce qu'il vaut, et qui n'a accordé à son talent que des lauriers stériles.

La position des artistes n'est pas la même: ils ont l'avantage d'amuser directement les nobles compagnies qui les accueillent avec tous les dehors de la sympathie et de l'admiration. Ils deviennent aisément les familiers et les amis des grands seigneurs, dont l'amour-propre est flatté de leur accorder une ostensible protection. Aussi les invite-t-on à toutes les fêtes. Seulement, il faut qu'ils apportent leur instrument, leur gagne-pain: c'est là le collier.—L'un d'eux, qui affecte des idées socialistes, s'est avisé de déclarer au prince de ..., son ami,— et remarque qu'il était aussi l'ami de la princesse,—qu'il voulait paraître comme simple invité, à la première fête qui serait donnée dans le palais, et ne jouerait d'aucun instrument.

—C'est facile, lui dit le prince; je dirai que vous êtes malade.

—Non, je tiens à ne pas paraître malade.

—Eh bien, mon ami, j'en parlerai à mes amis.

Le résultat est que l'artiste n'a pas reçu d'invitation. Il est parti, furieux, pour la Hongrie, où des ovations magnifiques le vengent déjà de la sotte étiquette des salons de Vienne.

18 janvier.—Parlons un peu encore des plaisirs du peuple viennois; c'est plus gai. Le carnaval approche, et je fréquente beaucoup les bals du Sperl et de la Birn plus amusants que d'autres, et qui s'adressent spécialement à la classe bourgeoise. Ce sont de vastes établissements splendidement décorés. Les femmes sont mieux mises, c'est-à-dire d'une mise plus parisienne, que celles de la classe inférieure; c'est ce qui représenterait ici la classe des grisettes. La valse est aussi énergique, aussi folle que dans les tavernes, et le nuage de tabac qu'elle agite n'est guère moins épais.

Au Sperl aussi, l'on dîne ou l'on soupe toujours au milieu des danses et de la musique, et le galop serpente autour des tables sans inquiéter les dîneurs. Le premier aspect du Sperl m'a rappelé un peu celui des musicos de Hollande; j'aime à croire, toutefois, que les danseuses appartiennent en général à une condition plus respectable que celles dont les aïeules ont fourni tant de modèles à Rubens.