»Je crus l'arrêter en lui demandant s'il avait des lettres de crédit; il me montra une circulaire de l'un des Rothschild, qui le recommandait à tous ses correspondants. Je ne sais trop ce que vaut ce papier, qui me paraît être une simple lettre de politesse; mais, à Vienne, on en jugera. J'ai appris de bonne source que l'on n'y garderait pas vingt-quatre heures un étranger dont le portefeuille ne serait pas bien et valablement garni.
»Après tout, sa conversation m'a distrait pendant la route, qui n'était pas fort commode, surtout dans le pays de Salzbourg, l'un des endroits les plus sauvages de la terre. A Vienne, il est descendu dans une auberge de faubourg, voulant, dit-il, garder le plus strict incognito. J'en suis charmé, et je désire le rencontrer le moins possible. Il vous écrira sans doute pour s'excuser d'avoir pris la route de Vienne au lieu de celle du Périgord. Il est vrai que, la terre étant ronde, rien ne l'empêchera de vous aller rendre ses devoirs dans le courant de l'an prochain. »
Voilà la lettre de l'enfant.... Qu'en dis-tu? C'est ainsi que l'on est servi par ses parents:
M. de S*** m'a recommandé le plus grand secret sur sa communication amicale; mais ne trouves tu pas que la police paternelle de Vienne est bonne à quelque chose ... au moins, quand on a des amis!
Vienne me fait entièrement l'effet de Paris au XVIIIe siècle, en 1770, par exemple; et, moi-même, je me regarde comme un poëte étranger, égaré dans cette société mi-partie d'aristocratie brillante et de populaire en apparence insoucieux. Ce qui manque à la classe inférieure viennoise pour représenter l'ancien peuple de Paris, c'est l'unité de race. Les Slaves, les Magyares, les Tyroliens, Illyriens et autres sont trop préoccupés de leurs nationalités diverses, et n'ont pas même le moyen de s'entendre ensemble, dans le cas où leurs principes se rapprocheraient. De plus, la prévoyante et ingénieuse police impériale ne laisse pas séjourner dans la ville un seul ouvrier sans travail. Tous les métiers sont organisés en corporations; le compagnon qui vient de la province est soumis à peu près aux mêmes règles que le voyageur étranger. Il faut qu'il se fasse recommander par un patron ou par un habitant notable de la ville qui réponde de sa conduite ou des dettes qu'il pourrait faire. S'il ne peut pas offrir cette garantie, on lui permet un séjour de vingt-quatre heures pour voir les monuments et les curiosités, puis on lui signe son livret pour toute autre ville qu'il lui plaît d'indiquer et où les mêmes difficultés l'attendent. En cas de résistance, il est reconduit à son lieu de naissance, dont la municipalité devient solidaire de sa conduite et le fait généralement travailler à la terre, si l'industrie chôme dans les villes.
Tout ce régime est extrêmement despotique, j'en conviens; mais il faut bien se persuader que l'Autriche est la Chine de l'Europe. J'en ai dépassé la grande muraille ... et je regrette seulement qu'elle manque de mandarins lettrés.
Une telle organisation, dominée par l'intelligence, aurait, en effet, moins d'inconvénients: c'est le problème qu'avait voulu résoudre l'empereur philosophe Joseph II, tout empreint d'idées voltairiennes et encyclopédistes. L'administration actuelle suit despotiquement cette tradition, et n'étant, plus guère philosophique, reste simplement chinoise.
En effet, l'idée d'établir une hiérarchie lettrée est peut-être excellente; mais, dans un pays où la tradition de l'hérédité domine, il est assez commun de penser que le fils d'un lettré en est un lui-même. Il reçoit l'éducation qui convient, fait des vers et des tragédies, comme on apprend à en faire au collège, et succède au génie et à l'emploi de son père, sans exciter la moindre réclamation. S'il est entièrement incapable, il fait faire un livre historique, un volume de vers ou une tragédie héroïque par son précepteur, et le même effet est obtenu.
Ce qui prouve combien la protection accordée aux lettres par la noblesse autrichienne est intelligente, c'est que j'ai vu les écrivains allemands les plus illustres, méconnus et asservis, traînant dans des emplois infimes une majesté dégradée.