»Depuis le moment où M. le ministre des affaires étrangères a daigné, sur votre puissante recommandation, m'ouvrir enfin la carrière diplomatique, en m'attachant à l'ambassade de Suède, je puis dire qu'un nouveau jour s'est levé pour moi! Mon esprit, agrandi par les conseils de votre expérience, demande à se déployer largement dans cette sphère, où vous avez obtenu jadis de si beaux triomphes. Quoique je doive, d'après vos conseils, me borner, quant à présent, à écrire lisiblement les dépêches, notes, mémorandum, conférences, etc., dont la copie me sera confiée, à donner des légalisations et des visas en l'absence du chancelier, à résumer des rapports, et surtout à couper des enveloppes et à former des cachets de cire d'une rondeur satisfaisante, je sens que je ne m'arrêterai pas toujours à ces préliminaires de l'art diplomatique, qui ne sont pas à négliger, sans doute, mais qui recouvrent comme d'un voile les profonds arcanes politiques auxquels je brûle d'être bientôt initié.

»Et d'abord, puisque vous m'avez permis de vous soumettre mes observations personnelles avec toute la prudence possible, je profite d'un courrier extraordinaire pour vous envoyer cette lettre, qui ne sera point lue à la poste, ainsi que peuvent l'être celles que je vous adresserai par la voie ordinaire dans le courant de mon voyage.

»Ne vous étonnerez-vous pas, me sachant parti pour la froide Suède, de recevoir ma lettre datée de Vienne, capitale de l'Autriche? J'en suis moi-même tout surpris encore et ne puis attribuer ce qui m'arrive qu'aux complications nouvelles qui ont surgi tout à coup dans la question d'Orient.

»Il y a justement sept jours, j'allais prendre congé de mes supérieurs afin de partir le soir même pour ma destination; j'avais choisi la voie de terre, vu la saison avancée, et je comptais d'abord me rendre en droite ligne à Francfort, puis à Hambourg, en me reposant dans chacune de ces deux villes, n'ayant plus ensuite, comme vous le savez, qu'une courte traversée par mer de Hambourg à Stockholm. J'ai étudié cent fois la carte en attendant l'audience du ministre; mais ce dernier en a décidé autrement. Son Excellence était, ce jour-là, visiblement préoccupée. J'ai été reçu entre deux portes après bien des difficultés. «Ah! c'est vous, monsieur de N***? Votre oncle est toujours en bonne santé, n'est-ce pas?—Oui, monsieur le ministre, mais un peu souffrant ... c'est-à-dire qu'il se croit malade.—Une belle intelligence, monsieur! Voilà de ces hommes qu'il nous faudrait encore; de ceux dont Bonaparte avait dit: C'est une race à créer! Et il l'a créée. Mais la voilà qui s'éteint comme le reste....» J'allais répondre que j'espérais vous succéder en tout, quand le chef du cabinet est entré: «Pas un courrier!» a-t-il dit au ministre; «celui qui arrive d'Espagne est malade; les autres sont partis, ou ne sont pas arrivés. Les routes sont si mauvaises!—Eh bien,» dit le ministre, «nous avons là M. de N***; donnez-lui vos lettres; il faut bien qu'un attaché serve à quelque chose.—Pouvez-vous partir aujourd'hui?» me dit le secrétaire. «Je comptais partir justement ce soir.—Quelle route prenez-vous?—Par Trêves et par Francfort.—Eh bien, vous irez porter ce paquet à Vienne. Cela vous détournera un peu,» a dit le ministre avec bonté; «mais vous étudierez l'Allemagne en passant, c'est utile.... Vous avez une chaise de poste?—Oui, monsieur le ministre.—Il vous faut six jours.—Six jours et demi peut-être, à cause des inondations, a observé le secrétaire.—Enfin, c'est aujourd'hui jeudi, M. de N*** arrivera jeudi prochain.» Telles furent les dernières paroles du ministre, et je partis le même soir.

»Vous jugez de ma joie, mon cher oncle, en me voyant chargé d'un message d'État! Et quel bon conseil vous m'aviez donné d'acheter cette chaise de poste, que ma tante a trouvée si chère! «Un attaché sans chaise de poste,» m'avez-vous dit, «c'est un ... (je crois que vous avez employé cette comparaison) c'est un colimaçon sans coquille.» L'image me semble fort juste, à part la rapidité, qui n'est nullement dévolue à l'animal cité par vous.

»J'aime à plaisanter, j'ai même fait bien des folies de jeunesse; mais je songe sérieusement à ma carrière, je me préoccupe de mon avenir, suivant en cela vos bons avis; tous les jeunes gens ne pensent pas de même, malheureusement. Qui croyez-vous que je rencontre à Munich à la table d'hôte de l'hôtel d'Angleterre?... Je m'entends appeler d'un bout à l'autre de la table, je me détourne, je crois me tromper ... Point du tout: c'était mon cousin Fritz, parti de Paris huit jours avant moi, et parti pour aller vous voir dans votre terre du Périgord.

»Vous comprenez, mon oncle, que l'idée n'était pas venue de lui, mais de son père, lequel imagine toujours que je vous fais la cour aux dépens de mon cousin. Dieu merci, vous savez si j'en ai dit jamais le moindre mal. Qu'il ait rejeté toute occupation sensée, ou du moins qu'il se soit livré à mille occupations frivoles; qu'il ait dissipé tout le bien de sa mère, et le tiers de notre domaine de M***; qu'il ait promené par le monde ses goûts d'artiste, ses prétentions d'esprit, ses amourettes folles, et ses mille caprices qui choquent toutes les idées reçues, vous savez, mon oncle, que je m'en préoccupe fort peu. Cependant, j'avouerai qu'il ne m'est jamais agréable de me rencontrer avec un pareil étourdi dans les hautes sociétés où m'appelle ma position.

»Ce n'est point encore là le cas, nous ne sommes encore qu'à une table d'hôte de Munich. Je ne sais pourquoi, d'ailleurs, je ne m'étais point fait servir dans mon appartement, ce qui m'aurait épargné cette rencontre. Chaque fois qu'on n'agit pas en homme très comme il faut, on peut être sûr d'avoir à s'en repentir; c'est un de vos principes que je n'oublierai plus. Enfin, voilà la conversation qui s'établit de loin entre nous deux; vous pensez bien que je ne répondais que par monosyllabes. La table n'était garnie que d'Anglais et d'Allemands, mais on nous comprenait très-bien. Il me plaisante avec l'esprit que vous lui connaissez sur ma nouvelle position diplomatique, me demande si j'apporte la guerre ou la paix, et autres folies. Je lui fais signe qu'il n'est pas prudent de parler ainsi; et, en effet, j'ai appris ensuite qu'il y avait à cette même table un espion prussien et un espion anglais; moi-même, je passais pour un espion français, malgré mon titre d'attaché. Les Allemands ignorent ou ne veulent pas croire que notre gouvernement n'use pas de pareils moyens et que nous n'employons jamais qu'une politique loyale ou constitutionnelle.

»J'ai fini par me lever, je l'ai pris à part, et je lui ai fait comprendre tout ce que sa conduite avait d'indiscret à mon égard. «Nous ne sommes plus de jeunes fous,» lui ai-je dit; «la confiance du gouvernement m'a créé un titre et des devoirs nouveaux. La chaise de poste qui me transporte à Vienne est peut-être chargée des destinées d'un grand pays.... »—Tu es en chaise de poste?» m'a dit aussitôt mon cousin. «Je ne voyage pas autrement.—C'est fort commode, en effet, quand on n'aime pas aller à pied. Moi, je voyage à pied quand le pays est beau.—Bien du plaisir.—Par exemple, ce pays-ci est fort triste: des campagnes plates, sablonneuses, et des forêts de sapins pour varier; des rivières sans eau, des villes sans pierres, des tavernes sans vin, des femmes.... » Je me hâtai de lui couper la parole, car il m'aurait compromis davantage encore, «Il faut que je reparte,» lui dis-je; «je ne me suis arrêté à Munich que pour dîner.—C'est-à-dire pour souper, car on dîne ici à une heure, et il en est huit.— Adieu donc.—Tu ne restes pas pour voir la vieille madame Schrœder-Devrient dans Médée?—J'ai des devoirs plus pressants.—Je suis capable de faire une folie....— Je le crois.—Voici ma position. J'étais parti de Paris pour aller voir notre oncle; j'ai pris par la Bourgogne, afin d'éviter la monotonie de nos routes du centre. J'ai fait un coude pour voir le Jura, puis pour voir Constance, la ville des conciles (les décorations de l'Opéra sont tout à fait inexactes, et elles ont bien raison); ce qu'il y a de plus beau à Constance, c'est le bateau à vapeur qui vous en éloigne, et qui vous fait toucher en six heures à cinq nations différentes. Je ne voulais que poser le pied en Bavière; mais, à Lindau, l'on m'a dit des merveilles de Munich. Je viens de parcourir la ville en un jour, et j'en ai assez; tu as une place vide dans ta chaise de poste, tu vas à Vienne, je t'y accompagne. Je suis fort curieux de voir cette capitale.»