On va s'arrêter à Cérigo pour y laisser le corps de l'Anglais. C'est ce qui me permet d'aborder à cette île, où le bateau ne relâche pas ordinairement. Tu auras compris sans doute la pensée qui m'a fait brusquement quitter Vienne.... Je m'arrache à des souvenirs.—Je n'ajouterai pas un mot de plus. J'ai la pudeur de la souffrance, comme l'animal blessé qui se retire dans la solitude pour y souffrir longtemps ou pour y succomber sans plainte.


LORELY

SOUVENIRS D'ALLEMAGNE


A JULES JANIN

Cologne, 21 juin 1853.

Vous la connaissez comme moi, mon ami, cette Lorely ou Lorelei,—la fée du Rhin,—dont les pieds rosés s'appuient sans glisser sur les rochers humides de Baccarach, près de Coblence. Vous l'avez aperçue sans doute avec sa tête au col flexible, qui se dresse sur son corps penché. Sa coiffe de velours grenat, à retroussis de drap d'or, brille au loin comme la tête sanglante du vieux dragon de l'Éden.

Sa longue chevelure blonde tombe à sa droite sur ses blanches épaules, comme un fleuve d'or qui s'épancherait dans les eaux verdâtres du fleme. Son genou plié relève l'envers chamarré de sa robe de brocart, et ne laisse paraître que certains plis obscurs de l'étoffe verte qui se colle à ses flancs.