La nuit est tombée, des groupes mystérieux errent sous les ombrages et parcourent furtivement les pentes de gazon des collines; au milieu d'un vaste parterre entouré d'orangers, la maison de conversation s'illumine, et ses blanches galeries se détachent sur le fond splendide de ses salons. A gauche est le café, à droite le théâtre, au centre l'immense salle de bal dont le principal lustre est grand comme celui de notre Opéra. La décoration intérieure est d'un style pompéi un peu classique, les statues sentent l'Académie, les draperies rappellent le goût de l'Empire; mais l'ensemble est éblouissant et la cohue qui s'y presse est du meilleur ton. L'orchestre exécute des valses et des symphonies allemandes auxquelles la voix des croupiers ne craint pas de mêler quelques notes discordantes. Ces messieurs ont fait choix de la langue française, bien que leurs pontes appartiennent en général à l'Allemagne et à l'Angleterre. «Le jeu est fait, messieurs! rien ne va plus!—Rouge gagne, couleur perd! Treize, noir, impair et manque!» Voilà les phrases obligées qui se répondent du bord des trois tapis verts, dont le plus entouré est celui du trente-et-quarante. On ne peut trop s'étonner du nombre de belles dames et de personnes distinguées qui se livrent à ces jeux publics. J'ai vu des mères de famille qui apprenaient à leurs petits enfants à jouer sur les couleurs; aux plus grands, elles permettaient de s'essayer sur les numéros. Tout le monde sait que le grand-duc de Hesse est l'habitué le plus exact des jeux de Bade. Ce prince, qui possède de fort belles moustaches grises, apporte, dit-on, tous les matins douze mille florins, qu'il perd ou quadruple dans la journée. Une sorte d'estafier le suit partout lorsqu'il change de table, et reste debout derrière lui, afin de surveiller ses voisins. A quiconque s'approche trop, ce commissaire adresse des observations: «Monsieur, vous gênez le prince; monsieur, vous faites ombre sur le jeu du prince.» Le prince ne se détourne pas, ne bouge pas, ne voit personne. Ce serait bien lui qu'on pourrait frapper par derrière sans que son visage en sût rien. Seulement, l'estafier vous dirait du même ton glacé: «Votre pied vient de toucher le prince!... prenez-y garde, monsieur! »

Le samedi, le jour du grand bal, une cloison divise la salle en deux parties inégales, dont la plus considérable est livrée aux danseurs. Les abonnés seuls sont reçus dans cette dernière. Vous ne pouvez vous faire une idée de la quantité de blanches épaules russes, allemandes et anglaises que j'ai vues dans cette soirée. Je doute qu'aucune ville soit mieux située que Bade pour cette exhibition de beautés européennes, où l'Angleterre et la Russie luttent d'éclat et de blancheur, tandis que les formes et l'animation appartiennent davantage à la France et à l'Allemagne. Là, Joconde trouverait de quoi soupirer sans courir le monde au hasard; là, don Giovanni ferait sa liste en une heure, comme une carte de restaurant, quitte à séduire ensuite tout ce qu'il aurait inscrit. Seulement, il aurait à regretter l'Espagne, avec son chiffre de mille être. L'Espagne n'est pas représentée dans ce congrès féminin; et, pour tout dire, la femme brune, le tigre, l'Andalouse, n'y existe que pour mémoire. Dites à Théophile Gautier, qui, après notre voyage en Flandre, niait obstinément l'existence de la femme blonde, dites à ce feuilletoniste paradoxal que la femme blonde existe, que la femme blonde est trouvée! Non! ce n'était pas un rêve d'artiste et de poëte; non! la chevelure blonde nuancée de reflets rougeâtres des beautés du XVIe siècle ne s'est pas réfugiée et perdue aux toiles de Rubens et d'Albane, comme la chevelure de Bérénice, qui ne rayonne plus qu'au ciel! Qu'il vienne en Allemagne, et le blond flamand, le blond vénitien éclateront partout autour de lui, sur des fronts et sur des épaules dignes d'une telle auréole. La Madeleine d'Anvers, la Judith de Naples et l'Anna Boleynn du Musée de Paris, ont d'innombrables sœurs dans cette belle contrée, qu'il a dédaigné de parcourir.

Que vous dirais-je, d'ailleurs, de ce bal, sinon que ce sont là d'heureux pays, où l'on danse l'été, pendant que les fenêtres sont ouvertes à la brise parfumée, que la lune luit sur les gazons et veloute au loin le flanc bleuâtre des collines, quand on peut s'en aller de temps en temps respirer sous les noires allées et qu'on voit les femmes parées garnir au loin les galeries et les balcons. Ces trois choses, beauté, lumière, harmonie, ont tant besoin de l'air du ciel, des eaux et des feuillages et de la sérénité de la nuit! Nos bals d'hiver de Paris, avec la chaleur étouffée des salles, l'aspect des rues boueuses au dehors, la pluie qui bât les fenêtres et le froid impitoyable qui veille à la sortie, sont quelque chose d'assez funèbre, et nos mascarades dansantes de février ne nous préparent pas mieux au carême qu'à la mort.

Il n'y a donc jamais eu un homme riche à Paris qui ait conçu cette idée assez naturelle: un bal masqué au printemps? un bal qui commence aux splendides lueurs du soir, qui finisse aux teintes bleuâtres du matin; un bal où l'on entre gaiement, d'où l'on sorte gaiement, admirant la nature et bénissant Dieu? Des masques sur les gazons le long des terrasses, venant et disparaissant par les routes ombragées, des salles ouvertes à tous les parfums de la nuit, des rideaux qui flottent au vent, des danses où l'haleine ne manque pas, où la peau garde sa fraîcheur? Tout cela n'est-il qu'un rêve de jeune homme, que la mode refusera de prendre au sérieux? L'hiver n'a-t-il pas assez des concerts et des théâtres, sans prendre encore les bals et les mascarades à l'été?

Mais que feront à tout cela nos plaintes et nos regrets? La foule s'amuse bien suffisamment de la danse et du bruit, sans chercher à compléter l'harmonie de ses fêtes par le costume et par la nature. Quant à moi, sans avoir trouvé là encore mon idéal complet, j'avouerai que Bade m'a gâté d'avance tous les bals de l'hiver prochain.

Ne trouvez-vous pas ma journée du samedi fort complète et suffisamment remplie d'impressions variées? Eh bien, le dimanche qui vient ne le cédera pas au samedi. Demain, je vais entendre la messe au couvent des Dames-Augustines de Lichtenthal; demain, j'irai visiter le vieux château de Bade sur sa montagne de sapins, et je serai redescendu assez tôt pour prendre part aux réjouissances qui ont lieu dans le pays à l'occasion de la fête du grand-duc. C'est une journée qui mérite bien encore un chapitre tout entier.


V—LICHTENTHAL

Imaginez un peu le bonheur de s'éveiller à Bade, je veux dire d'y être réveillé, par une charmante musique d'orchestre, qui, avant d'aller prendre place dans son pavillon de la promenade, parcourt toutes les rues de la ville et donne une sérénade sous la fenêtre de chaque hôte; cela n'est-il pas d'un usage et d'un goût charmants? Notez que la musique est bonne et que ces modestes exécutants d'Allemagne, qui n'ont pas la prétention de nos seigneurs les grands artistes de l'orchestre de l'Opéra, nous régalent cependant d'ouvertures et de symphonies du meilleur choix et de la plus grande difficulté! C'est le cas ou jamais de se débarrasser de toute cette menue monnaie française, qui n'a plus cours dans le duché de Bade, mais dont ces braves gens sauront bien tirer parti. Tout en exécutant cette heureuse idée, avec la bonne humeur d'un homme éveillé à point, éveillé le matin d'un beau jour d'automne, dans le plus délicieux pays du monde, éveillé noblement par des musiciens, comme M. de Turenne, on a pris place à la fenêtre, et l'on admire longuement cette vallée paisible, qui changera d'aspect dix fois dans la journée, sous les fantasques variations de la lumière et des brouillards.

Vous décrirai-je tout cela? C'est inutile. Ouvrez Gessner, ce tableau se lit à toutes les pages; mais il faut le voir en effet pour imaginer qu'il existe et qu'il n'a point été rêvé. Après cela, transformez les habitants en bergers de l'idylle, et vous n'aurez pas fort à faire, un dimanche surtout. Tenez, quelque plaisir que nous ayons à dépoétiser toutes choses, nous n'échapperons pas aux impressions du livre et du théâtre, et toute notre consolation sera de croire que nous n'avons ici que de la pastorale arrangée après coup, que le grand-duc de Bade est un habile directeur qui a machiné tout son pays, comme nous disions hier, dans le but d'une illusion scénique, et qui s'est formé, en outre, une population de comparses pour animer la ville et la contrée. Voyez déjà la campagne se garnir d'une foule riante et bigarrée; ces costumes ne sortent-ils pas des magasins de l'Opéra-Comique? Est-il vraisemblable qu'on porte naturellement ces habits français à larges boutons miroitants, ces gilets rouges, ces tricornes, ces culottes, ces bas chinés? Ne voilà-t-il pas là M. le bailli, qui rêve à sa fameuse harangue: