Ainsi qu'Alexandre le Grand, à son entrée à Babylone, etc.
Ces paysannes aux vêtements coquets qui courent sur la route en se tenant par la main, ne les reconnaissons-nous pas pour les avoir vues folâtrer dans la prairie fraîche et fleurie, où dame jolie viendra s'asseoir?
Mais justement n'est-ce pas aujourd'hui la fête du grand-duc de Bade (der Gross-Herzog von Baden)? Hâtons-nous de descendre et d'aller prendre part à la joie publique.
Quelles réjouissances imaginer dans une ville perpétuellement en fête? Le seul moyen de distinguer ce jour serait de n'en faire aucune, de supprimer les orchestres, les danses, les théâtres, les illuminations de tous les soirs. Mais peut-être aurons-nous des parades, des revues, des messes solennelles? C'est de quoi il est bon de s'informer.
En effet, la ville fait grandement les choses: à dix heures, grand'messe et Te Deum, tant à Bade qu'à Lichtenthal; à midi, revue, parade, marches militaires; le soir, une pièce féerie au Théâtre-Allemand, composée en l'honneur du grand-duc de Bade. Toute la journée, des coups de canon de quart d'heure en quart d'heure; mais, la ville ne possédant aucun canon, nous soupçonnons qu'on a recours à tout autre procédé pour obtenir ces détonations qui se multiplient le long des montagnes.
La route de Lichtenthal se couvre d'équipages, de promeneurs, de cavaliers; c'est tout le mouvement, tout le luxe, tout l'éclat d'une promenade parisienne. Lichtenthal est le Longchamps de Bade. Lichtenthal (vallée de lumière) est un couvent de religieuses augustines qui chantent admirablement: leurs prières sont des cantates, leurs messes sont des opéras. La vallée de lumière n'est point une vallée de larmes: les religieuses n'y font des vœux que pour trois ans. Cette retraite romanesque, cette chartreuse riante, est, dit-on, l'hospice des cœurs souffrants. On y vient guérir des grands amours; on y passe un bail de trois, six, neuf avec la douleur: mais qui sait combien de temps le traitement peut survivre à la guérison!
En vérité, c'est bien là un cloître d'héroïnes de petits romans; un monastère dans les idées de madame Cottin et de madame Riccoboni; les bâtiments sont adossés à une montagne qui, à de certaines heures, projette dans les cœurs l'ombre ténébreuse des sapins. La rivière de Bade coule au pied des murs, mais n'offre nulle part assez de profondeur pour devenir le tombeau d'un désespoir tragique; son éternelle voix se plaint dans les rochers rougeâtres; mais, une fois dans la plaine unie, ce n'est plus qu'un ruisseau du Lignon, un paisible courant de la carte du Tendre, le long duquel s'en vont errer les moutons du village bien peignés et enrubannés dans le goût de Vatteau. Vous comprenez que les troupeaux, font partie du matériel du pays et sont entretenus par le gouvernement comme les colombes de Saint-Marc à Venise. Toute cette prairie qui compose la moitié du paysage ressemble à la petite Suisse de Trianon, comme en effet le pays entier de Bade est l'image de la Suisse en petit; la Suisse, moins ses glaciers et ses lacs, moins ses froids, ses brouillards et ses rudes montées. Il faut aller voir la Suisse, mais il faut vivre à Bade.
L'église du couvent est située au fond de la grande cour, ayant à droite la maison du cloître, et, à gauche, en retour d'équerre, une chapelle gothique neuve, où sont les tombeaux des margraves et tout ce qu'on a pu recueillir de vitraux historiques et de légendes inscrites sur les marbres. Maintenant, représentez-vous une décoration intérieure d'église d'un Pompadour exorbitant; des saintes en costumes mythologiques, dans les attitudes les plus maniérées du monde, portées, soutenues, caressées par des petits démons d'anges, nus comme des petits Amours. Les chapelles sont des boudoirs; la rocaille s'enlace autour de charmants médaillons et de peintures exquises de Vanloo. Deux autels seulement ramènent l'esprit à des idées lugubres, en exposant aux yeux les reliques trop bien conservées de saint Pius et de saint Bénédictus. Mais, là encore, on a cherché le moyen de rendre la mort présentable et presque coquette. Les deux squelettes, bien nettoyés, vernis, chevillés en argent, sont couchés sur un lit de fleurs artificielles, de mousses et de coquillages, dans une sorte de montre en glaces. Ils sont couronnés d'or et de feuillages; une collerette de dentelle entoure les vertèbres de leur cou, et chacune de leurs côtes est garnie d'une bande de velours rouge brodé d'or; ce qui leur compose une sorte de pourpoint tailladé à jour, du plus bizarre effet. Bien plus, leurs tibias sortent d'une espèce de haut de chausses du même velours, à crevés de soie blanche. L'aspect ridicule et pénible à la fois de cette mascarade d'ossements ne peut se comparer qu'à celui des momies d'un duc de Nassau et de sa fille, que l'on fait voir à Strasbourg, dans l'église Saint-Thomas; il est impossible de mieux dépoétiser la mort et de railler plus amèrement l'éternité.
Maintenant, résonnez, notes sévères du chant d'église, notes larges et carrées qui traduisez en langue du ciel l'idiome sacré de Rome! Orgue majestueux, répands tes sons comme des flots autour de cette nef à demi profane! Voix inspirées des saintes filles, élancez-vous au ciel, entre le chant de l'ange et le chant de l'oiseau! La foule est grande et digne sans doute d'assister au saint sacrifice; les étrangers ont la place d'honneur; ils occupent le chœur et les chapelles latérales; les habitants du pays remplissent modestement le fond de l'église agenouillés sur la pierre, ou rangés sur leurs bancs de bois.
Ici commença la plus singulière messe que j'aie jamais entendue, moi qui connais les messes italiennes pourtant. C'était une messe d'un goût rococo, comme toute l'église; une messe accompagnée de violons et fort gaiement exécutée. Bientôt les exécutants du chœur s'interrompirent et les voix des sœurs augustines descendirent d'une sorte de grande soupente établie derrière l'orgue et masquée d'une grille épaisse. Ensuite on n'entendit plus qu'une seule voix qui chanta une sorte de grand air selon l'ancienne manière italienne: c'étaient des traits, des fioritures incroyables, des broderies à faire perdre la tête à madame Damoreau, et la voix à mademoiselle Grisi; cela, sur une musique du temps de Pergolèse tout au moins. Vous comprenez mon plaisir! je ne veux cacher à personne que cette musique et ce chant m'ont ravi au troisième ciel.