Après la messe, je suis monté au parloir. Le parloir ne faisait nulle disparate avec le reste; un vrai parloir de nouvelle galante; le parloir de Marianne, de Mélanie et, si vous voulez même, le parloir de Vert-Vert. Quel bonheur de se trouver en plein XVIIIe siècle tout à coup et tout à fait! Malheureusement, je n'avais aucune religieuse à y faire venir, et je me suis contenté de voir passer deux jeunes novices bleues, qui portaient du café à la crème à madame la supérieure. Là s'est arrêté mon roman.
On revient à Bade en suivant le cours de la rivière; et quelle rivière! Elle n'est guère navigable que pour les canards; les oies y ont pied presque partout. Pourtant des ponts orgueilleux la traversent de tous cotés; des ponts de pierre, des ponts de bois et jusqu'à des ponts suspendus en fil de fer. Vous n'imaginez pas à quel point on tourmente ce pauvre filet d'eau limpide, qui ne demanderait pas mieux que d'être un simple ruisseau. On a construit des barrages de l'autre côté de la ville, afin que, pendant qu'il y passe, il présente plus de surface. Lorsqu'on annonçait à Bade l'arrivée de l'empereur de Russie, on parla de jeter quelques seaux d'eau dans la rivière pour la faire passer à l'état de fleuve.
Mais laissons en paix cette pauvre rivière de Baden-Baden, le pays le moins lymphatique du monde. Toute la ville est en rumeur; qu'arrive-t-il? C'est l'armée du grand-duc qui passe par la promenade: cinquante hommes de cavalerie, cent hommes d'infanterie, huit tambours et vingt-cinq musiciens. Cette revue majestueuse me donne une assez pauvre idée de l'éducation militaire des troupes badoises. Mais, plus tard, j'appris que presque tous ces soldats n'étaient que d'honnêtes cultivateurs du pays, qui s'en vont, les jours de parade, se faire habiller au château, et y reportent ensuite fidèlement cette défroque empruntée. Les forces militaires de la ville de Bade ne se composent, en réalité, que de deux cents uniformes un peu piqués, avec équipement complet, qu'il est loisible à la ville de faire remplir par des figurants quelconques, quand elle veut donner aux étrangers une idée de sa puissance.
Les divertissements du reste de la fête se réduisaient à ceux de tous les jours. Nous allons passer à la pièce de circonstance, jouée au Théâtre-Allemand en l'honneur du grand-duc et de sa famille. Là surtout, il faut louer l'intention; des guirlandes de fleurs et de feuillage véritables ornaient le devant des loges, dont les belles spectatrices décoraient mieux l'intérieur. Le rideau levé, une actrice s'est avancée, dans le costume de Thalie, et a prononcé, en quelques centaines de vers, l'éloge du grand-duc régnant. Nous pensions que la pièce se réduisait à un monologue, lorsqu'une autre actrice, vêtue en Melpomène, est venue reprocher à l'autre de ne parler que du souverain actuel, et d'oublier son prédécesseur. Alors, ces deux muses ont conversé en strophes alternées, comme les bergers de l'églogue, chacune produisant les divers mérites du souverain et de son père. Puis un buste s'est élevé par une trappe, au fond de la scène, et toutes deux y sont venues déposer des guirlandes, une Gloire a couronné le tout, et des flammes bleues et rouges accompagnaient ce tableau final. Cela n'était pas plus ridicule que la cérémonie de la fête de Molière au Théâtre-Français, mais cela l'était tout autant. Une forte pluie, qui a tombé toute la soirée, aurait empêché le feu d'artifice, s'il y en avait eu un sur le programme; ce qui aura fait regretter sans doute aux ordonnateurs de la fête de ne pas l'avoir annoncé.
VI—FRANCFORT
Alexandre Dumas avait donc fait honneur à ma lettre en vers datée de Strasbourg. Il m'avait envoyé une forte somme qui me permit de sortir avec éclat de l'hôtel du Soleil.
Me voilà enfin à Francfort, reçu, choyé, fêté, au sein de ma famille littéraire; je raconte mes peines, mes travaux, mes dangers; les terreurs de la forêt Noire (sylva Hercynia), le Rhin orageux pendant toute une traversée de Bade à Mayence; et, de là à Francfort, les ennuis d'une route de six heures, côtoyée par un chemin de fer en construction, ce qui veut dire une contrée fort plate, et qu'on a le désagrément de parcourir quelques mois trop tôt. Enfin les flèches gothiques de la vieille ville impériale se développent et croissent, le cours du Mein devient parallèle à la route, et Francfort apparaît de loin dans sa ceinture de bosquets fleuris. Francfort doit à la paix de 1815 cette parure nouvelle qui a remplacé ses vieux remparts; c'est un labyrinthe de lilas, d'acacias et de rosiers qui, entourant la ville, touche au fleuve par ses deux côtés. Le soir, ces ombrages parfumés, ces allée mystérieuses s'emplissent de rires, d'harmonies et de danses; des barques pavoisées sillonnent le Mein paisible, et s'en vont aboutir souvent à l'îlot de Meinlust. Rien n'égale cet aspect de Francfort, entourée d'une ceinture de promenades qui remplacent ses antiques fortifications. Quand on a parcouru ces allées riantes, qui aboutissent de tous côtés aux bords du Mein, on peut s'aller reposer dans l'île verte et fleurie du Meinlust. C'est là le centre des plaisirs de la population, et aussi le rendez-vous des belles compagnies. Du pavillon élégant qui domine ce jardin, on admire une des plus belles perspectives du monde, la vue de Francfort s'étendant sur la rive gauche, avec ses quais bordés d'une forêt de mâts, et du faubourg de Sachsenhausen situé à droite, qu'un pont immense joint à la ville; des palais aux riantes terrasses, de longues suites de jardins et des restes de vieilles tours embellissent les bords du fleuve, où le soleil couchant se plonge comme dans la mer, tandis que la chaîne du Taunus ferme au loin l'horizon de ses dentelures bleuâtres. C'est une de ces belles et complètes impressions dont le souvenir est éternel; une vieille ville, une magnifique contrée, une vaste étendue d'eau: spectacle qui réunit dans une harmonie merveilleuse toutes les œuvres de Dieu, de l'homme et de la nature.
Dès qu'on pénètre dans les rues, on retrouve avec plaisir cette physionomie de ville gothique qu'on a rêvée pour Francfort, et que le goût moderne a presque partout altérée dans les cités allemandes. Il y a encore des rues tortueuses, des maisons noires, des devantures sculptées, des étages qui surplombent, des puits surmontés d'une cage de serrurerie, des fontaines aux attributs bizarres, des chapelles et des églises d'une architecture merveilleuse, mais qui malheureusement, catholiques au dehors, sont protestantes à l'intérieur, c'est-à-dire nues et dégradées. L'esprit a été tué dans ces superbes enveloppes de pierre, et elles ressemblent aujourd'hui aux coquillages de nos musées, où l'oreille attentive croit distinguer un vent sonore, mais que la vie n'habite plus.