Toutefois, cette épithète ne peut être donnée à celle de Mannheim. Nous songions avec un saint respect, auquel aidait du reste l'obscurité du lieu, que ce fut à ce théâtre même que l'on représenta les premiers drames de Schiller. La répétition qui avait lieu devant nous montrait que ce noble théâtre n'avait pas dégénéré.
Dès que M. Jerrmann fut averti de notre présence, il vint à nous, se félicita surtout de faire la connaissance d'un auteur dont il avait traduit plusieurs ouvrages, et voulut bien nous montrer la ville en détail. Nous visitâmes la résidence tout à fait royale, les vastes jardins qui côtoient le Necker, prêt à se jeter dans le Rhin; nous admirâmes la disposition des massifs de verdure, les longs chemins sablés qui vont se perdre au bord du fleuve, les pelouses touffues, et ce cercle d'eaux vives qui partout encadre l'horizon; mais nous fûmes distraits facilement de cette admiration, lorsque M. Jerrmann nous apprit que, dans ces jardins mêmes, le long d'une de ces allées, Carl Sand s'était rencontré avec Kotzebue, qu'il devait frapper trois heures plus tard, et, sans le connaître, avait croisé sa marche plusieurs fois.
Je ne prétends pas raconter cette histoire si connue, que l'autre plume, plus sûre et plus dramatique, a nouvellement retracée dans tous ses détails; je glane seulement quelques souvenirs échappés ou négligés comme de peu d'importance; d'ailleurs, Carl Sand obtiendra toujours un privilège d'intérêt.
En sortant de la résidence par une galerie latérale, nous rencontrâmes l'église des Jésuites, bâtie en style rococo, et dont la grille est un chef-d'œuvre de serrurerie du temps. Je n'oserais affirmer que le portail ne soit pas orné de divinités mythologiques; peut-être aussi sont-ce de simples allégories chrétiennes; mais alors la Foi ressemblerait bien à Minerve, et la Charité à Vénus. Du reste, le théâtre est situé tout en face, et ses muses classiques paraissent être de la même époque et des mêmes sculpteurs. C'est un magnifique bâtiment qui tient la moitié de la place. Deux rues plus loin, nous arrivâmes à la maison de Kotzebue, qui n'a rien de remarquable à l'extérieur. On sait tout ce qui s'y passa. Carl Sand, arrivé le matin même, vint demander à parler à l'écrivain célèbre, qui était soupçonné d'avoir vendu sa plume à la Russie. On fit entrer le jeune homme dans une pièce du rez-de-chaussée. Ce jour-là même (c'était dans la soirée), Kotzebue recevait du monde, plusieurs dames venaient d'arriver. A peine Kotzebue fut-il entré dans la chambre où Sand l'attendait, que ce dernier se jeta sur lui et le frappa d'un poignard. La fille de Kotzebue entra la première et se précipita en criant sur le corps de son père. Sand, vivement ému de ce spectacle, sortit rapidement de la maison, et, près d'être saisi par des soldats qui passaient, il se frappa lui-même en criant:
—Vive l'Allemagne!
La blessure qu'il se fit alors fut si grave, qu'il en souffrit continuellement pendant les dix mois que dura son procès et qu'il en serait mort sans doute dans le cas même où sa liberté lui aurait été rendue.
Plus loin, l'on nous montra l'auberge où il était descendu et où il avait dîné à table d'hôte le jour même de l'assassinat. Après le repas, il était resté une demi-heure encore à causer sur la théologie avec un ecclésiastique. Toute la ville est remplie de ce drame, et les habitants n'ont guère d'autres récits à faire aux étrangers. On nous conduisit encore au cimetière, où la victime et l'assassin reposent dans la même enceinte. Seulement, Carl Sand est enterré dans un coin, et la place où furent déposés son corps et sa tête n'a d'autre ornement qu'un prunier sauvage. Pendant longtemps, ce fut, nous dit-on, un lieu de pèlerinage, où l'on venait de toute l'Allemagne; le prunier était dépouillé de toutes ses feuilles et de toutes ses branches à chaque saison.
La tombe de Kotzebue avait eu aussi ses fidèles moins nombreux. C'est un monument de pierre grise d'une apparence bizarre. Une pierre carrée qui le surmonte, posée sur un de ses angles, est soutenue par deux masques antiques qui expriment la douleur. Le tout a un aspect de tombeau païen, qui convient assez aux mânes philosophiques du voltairien Kotzebue. On ne peut douter qu'il n'y ait eu dans l'action de Carl Sand beaucoup de fanatisme religieux.
Nous remontâmes en voiture à la porte du cimetière pour nous diriger vers Heidelberg, où nous devions coucher. La soirée était charmante après une belle journée d'automne; la foule bigarrée rentrait déjà dans la ville, abandonnant les jolies maisons de campagne, les jardins publics, les cafés et les brasseries; la plupart nous saluaient sans nous connaître, comme c'est l'usage dans le pays de Bade, et ce tableau du retour en ville d'une population calme et bienveillante, qui avait assurément bien employé sa journée, nous faisait penser à Auguste Lafontaine et à Gessner. Pourtant mon compagnon ne pouvait s'arracher au souvenir sanglant de Carl Sand. Il venait de voir le cimetière, il voulait encore voir le lieu de l'exécution, tant c'est un fidèle voyageur et un fidèle historien. On nous avait bien dit que nous rencontrerions, au sortir de Mannheim, une grande prairie verte, à gauche, et que c'était là; mais rien n'indiquait le lieu particulier du sacrifice. Nous n'osions trop arrêter les paysans pour nous le montrer, de peur d'inquiéter la police du pays; mais on nous apprit, depuis, qu'il était aussi simple de parler de cela, dans le duché, que de la pluie et du beau temps. Un vénérable monsieur, nous voyant arrêtés sur la route, se douta de l'objet de notre attention, et nous indiqua tout dans le plus grand détail. Ici était l'échafaud, là les troupes rangées dès la pointe du jour; par là, on attendait les étudiants d'Heidelberg; mais ils arrivèrent trop tard, l'heure ayant été avancée; ils ne purent que tremper leurs mouchoirs dans le sang et se partager les reliques de celui qu'ils appelaient le martyr.
Notre interlocuteur voulut bien nous donner une foule d'autres détails, tant sur cette fatale journée de l'exécution que sur le caractère, les habitudes et les conversations de Sand pendant les dix mois de captivité qui précédèrent sa mort; il nous offrit de nous conduire chez lui pour nous faire voir un portrait unique qu'il avait fait faire lui-même à cette époque; mais il était trop tard pour que nous pussions nous arrêter encore à Mannheim. Lorsque nous remerciâmes cet obligeant inconnu en prenant congé de lui, il nous dit: