—Vous venez de causer avec le directeur de la prison de Mannheim, qui a gardé Sand pendant dix mois.
Il n'eût pas été moins étonné s'il eût su à qui il venait de parler lui-même; mais mon compagnon ne jugea pas à propos de compléter le coup de théâtre.
Je croyais, pour ma part, en avoir fini avec Sand, dont je n'ai jamais beaucoup affectionné l'héroïsme, sans nier toutefois l'espèce de grandeur qui s'attache à le souvenir; mais un écrivain consciencieux a des curiosités qui sont aussi des devoirs, et c'est ce qui va expliquer jusqu'à quelles profondeurs d'investigation nous dûmes descendre, mon compagnon de route et moi, lui pour les charges de sa renommée, et moi pour l'agrément de sa société.
Le directeur de la prison nous avait parlé beaucoup de l'exécuteur qui avait tranché la tête de Sand. Un crime est une chose si rare dans le duché de Bade, que cette profession est presque une sinécure. Toutefois, elle rapporte près de trois mille florins, sans compter une foule de bénéfices accessoires. L'exécution de Sand fut une fortune pour cet homme, qui vendit tous les cheveux du jeune homme un à un, à la moitié de l'Allemagne. Je vous dirai que ce serait là un terrible peuple, si ce n'était bien évidemment le plus heureux des peuples et le mieux gouverné peut-être. Je vais citer un trait qui montre que ce fanatisme alla jusqu'au ridicule le plus violent. Le même exécuteur, connu pour l'un des plus grands admirateurs de son héros, fit construire, en découpant le bois de l'échafaud, une tonnelle égayée de vignes grimpantes, où l'on venait pieusement boire de la bière à la mémoire de Sand.
Puisque j'en dis tant déjà, il faut tout dire. Nous apprîmes que, le bourreau de Sand étant mort, son fils continuait le même état, et demeurait à Heidelberg. On nous conseilla de l'aller voir. Sur notre premier mouvement de répugnance, on nous répondit qu'en Allemagne les exécuteurs n'étaient pas précisément entourés du même préjugé que chez nous. Le bourreau est ordinairement, dit-on, d'une famille noble déchue. Dans les cérémonies du siècle passé, il marchait à la suite du cortége de la noblesse, et en tête, par conséquent, de celui des bourgeois. En outre, il est tenu d'avoir pris le grade de docteur en chirurgie. C'est donc une sorte de médecin, qui coupe la tête comme les autres couperaient une jambe: peut-on dire que ses opérations aient seules le privilège de donner la mort?
C'était au bout de la ville d'Heidelberg, riante et brumeuse, encaissée par les montagnes, baignée par le Necker, pleine d'étudiants, de cafés et de brasseries avec son beau château de la Renaissance à demi ruiné. Quel dommage! un château de Touraine dans une forteresse de Souabe! Mais la description sera pour une autre fois: au bout de la ville, dis-je, la dernière maison à gauche.... Comme tout cela est allemand et romantique! et tout cela est vrai pourtant.... C'est la maison du docteur Widmann, c'est la sienne.
VIII—UNE VISITE AU BOURREAU DE MANNHEIM
Nous n'étions pas sans émotion en touchant le marteau de ce logis d'une apparence particulièrement propre et gaie. Des enfants de la ville s'assemblaient derrière nous, mais sans mauvaise intention; à Paris, l'on eût jeté des pierres. Une seule idée nous fit rire: ce fut le souvenir d'un monsieur, dégoûté de la vie, qui avait fait une visite pareille à M. Samson, et lui avait dit, en le saluant poliment: