Ici, nous ne saurions faire autrement que de rappeler encore le généreux amour de l'art, l'intelligente entente du sentiment national, dont le roi Louis de Bavière fit si souvent preuve, et de citer un trait qui mérite d'être connu. En visitant un jour l'atelier de M. Schaffer, il y vit le dessin de la statue de Herder, et, après l'avoir examiné, il répéta plusieurs fois avec humeur le mot Trop petit! trop petit! Peu de temps après, le roi revint, demanda à revoir l'esquisse, et répéta les mêmes paroles. L'artiste lui fit remarquer que la statue devait avoir neuf pieds de haut, et que les proportions paraissaient répondre aux exigences habituelles de pareils monuments.

—Vous ne me comprenez pas, reprit le roi; si elle était deux fois plus haute, ce serait encore trop petit. Il faut pour Weimar un groupe représentant Charles-Auguste entouré des quatre grands poëtes qui furent les astres de son règne, et, si on vous le commande, vous pouvez assurer que, pour ma part, je me charge des frais du bronze et de la fonte de ce monument.

Comment se fait-il qu'une si noble proposition soit restée sans réponse, et que Weimar n'ait pas concentré toutes ses ressources sur le devoir qui lui était fait de contribuer à un si patriotique dessein? C'est une de ces énigmes dont la solution ne sera point recherchée.

La souscription proposée et ouverte par les francs-maçons pour la statue de Herder se propagea avec activité et par le concours de toute l'Allemagne, ainsi que par celui de tous ses enfants disséminées dans les pays les plus éloignés, et jusqu'en Amérique. Elle atteignit une somme suffisante: dès que le chiffre fut obtenu, la statue dut être coulée par M. Schaffer, qui la termina au printemps de cette année. Nous l'avons longtemps contemplée, c'est-à-dire longtemps admirée, la couleur du bronze est trop claire et peut-être trop éclatante. Le piédestal est en marbre de Thuringe, d'une teinte verdâtre, et porte le nom et la date de la naissance et celle de la mort du poëte. Au dessous, on lit encore ces mots: Von Deutschen allen Landen. (Erigée par les Allemands de tous les pays.) La statue est très-heureusement conçue, et l'auteur l'a empreinte d'une rare noblesse. Il a réussi à rendre, en l'idéalisant, le caractère de son modèle, dans l'attitude qu'il a donnée à son corps, et dans l'expression qu'il a imprimée à son visage. Le jour anniversaire de la naissance du poëte, 25 août, fut fixé pour l'inauguration du monument: cette date précède de peu celle du 28 août, que toute l'Allemagne avait célébrée l'année dernière, comme étant le centième anniversaire de la naissance de Gœthe.

Weimar, comme patrie adoptive de ces deux grands hommes et de tant d'autres célébrités, avait réuni toutes les forces dont elle disposait pour célébrer la mémoire de Herder, et commémorer une fois de plus celle de Gœthe. On fixa donc pour cette époque la représentation de quelques œuvres dramatiques, et l'exécution de grandes compositions lyriques; car cette ville, possédant actuellement une des renommées musicales les plus brillantes de notre temps, le principal intérêt de ses habitants se concentre sur le développement qu'y acquiert la musique. Ce développement est dû à la protection que lui accorde une souveraine qui possède cet art, dit-on, à un haut degré, et qui, instruite de tous ses secrets, peut en apprécier et en goûter tontes les grandeurs, toutes les beautés, toutes les finesses, ainsi qu'à l'intelligente et infatigable activité que Liszt déploie pour amener les faibles ressources qu'il a trouvées dans cette ville à produire tout ce qu'il est possible de leur demander. L'attrait que ces fêtes pouvaient offrir aux étrangers reposait encore, cette année comme la précédente, sur le festival dont elles devaient être l'occasion. L'inauguration de la statue de Herder a eu lieu le 25 au matin. La garde nationale et toutes les corporations de la ville ont défilé en nombre imposant. La place était remplie d'une foule silencieuse et émue. Quelques discours furent prononcés, celui du conseiller Scholl, président du comité, qui s'était occupé de cette entreprise, fut seul entendu: les paroles des autres orateurs furent complètement perdues pour tous ceux qui ne les entouraient pas immédiatement, et surtout pour la famille souveraine à laquelle elles s'adressaient souvent, et qui, d'une tribune située de l'autre côté de la place, n'en pouvait certes distinguer un seul mot. Le dernier de ces discours fut celui du conseiller docteur Hom, collègue et ami de Herder, et dont l'âge, par conséquent, ne pouvait guère permettre une haute élocution. A cet instant, ce fut encore la musique qui fixa le plus l'attention des spectateurs. Le cortége défila aux sons d'une belle marche de Liszt, et la statue fut dévoilée pendant qu'on chantait un chœur composé par lui sur des vers écrits par le conseiller Scholl, qui paraphrasaient, avec une heureuse ampleur de pensées et de sentiments, la devise adoptée par Herder, gravée sur sa tombe et inscrite sur le rouleau que la statue tient dans sa main droite: Lumière, vie, amour.

L'effet de ce chœur fut saisissant, et le temps de sa durée, le plus émouvant de la cérémonie. Les paroles que chacun lisait trouvaient une si puissante vibration dans ces accords longuement modulés, que tous les cœurs tressaillirent.... La statue de Herder est posée très-près de l'église cathédrale, et ne ressemble pas mal à celle d'un saint quelque peu sorti de sa niche. Le choix de cet emplacement nous a paru peu heureux. L'église cathédrale possède déjà les cendres de ce prédicateur qui fit si souvent retentir ses voûtes de sa voix d'une persuasive douceur. Mais on pourrait croire à une étrange méprise sur le génie poétique et philosophique de cet écrivain, de la part de ceux qui se sont le plus ardemment occupés de sa glorification, en le voyant adossé aux murs d'un temple dans lequel il n'enfermait ni sa pensée, ni sa croyance. Cet esprit amoureux du mythe, du symbole, de l'allégorie, de l'emblème, se fût trouvé peu à l'aise, s'il avait dû à jamais borner ses rêveries poétiques et ses spéculations philosophiques par l'infranchissable enceinte d'un dogme positif, tel que le représente nécessairement un autel, un prêtre, un rite. Nous aurions cru plus appropriée à son génie une place de la ville plus fréquentée que ne l'est celle qui a été choisie. Humanité, tel est le mot par lequel on est convenu de résumer toute la direction de sa pensée et de ses sentiments. Lumière, vie, amour, telle fut sa devise. Dans aucun de ces mots, d'une si vague application, ne se trouve résumée clairement la foi aux mystères chrétiens, telle qu'on s'attend à la trouver dans ceux dont l'image ne doit point quitter les saints murs d'une église.

Quittons maintenant la statue de Herder, pour arriver à l'exécution du Prométhée, vaste composition doublement lyrique, dont les paroles, écrites jadis par Herder, ont été mises en musique par Liszt. C'était l'hommage le plus brillant que l'on pût rendre à la mémoire de l'illustre écrivain.

Dans la journée, la chambre de Herder fut ouverte au public. On y voyait trois portraits du poëte, le représentant à différents âges et entourés de fleurs; son pupitre, meuble chétif de bois peint en noir, sa Bible aux fermoirs d'or avec son chiffre, et les signets encore placés par sa main. Dans une boîte sous verre, on avait réuni des objets qui lui avaient appartenu, ses dernières plumes, un bonnet brodé, sorti des mains de la duchesse Amélie, et des vers pour sa femme, qu'il avait dictés à ses enfants.

On voyait dans la cérémonie un cortége d'enfants, parmi lesquels marchaient les petits-fils de ses fils; car la naissance de Herder remonte à plus d'un siècle.—Mais l'Allemagne, bonne mère, n'oublie rien de ce qui peut ajouter de l'éclat ou de la grâce au culte de ses grands hommes.

Le cortége d'enfants, vêtus de blanc et couronnés de feuilles de chêne, se dirigea vers une place, située sur le chemin de Weimar à Ellersberg (résidence du prince héréditaire). Ce lieu était la promenade favorite du poëte, et s'appelle aujourd'hui le Repos de Herder.