Le soir du 24, veille de la fête, avait eu lieu au théâtre la représentation de Prométhée délivré, poëme de Herder qui n'avait pas été écrit pour la scène, mais dont Liszt avait mis en musique les chœurs, en faisant précéder l'ouvrage d'une ouverture. Les vers du poëme étaient déclamés. Le succès de cette représentation fut immense, et Liszt a été prié de transformer cette œuvre en une symphonie dramatique complète, qui aura toute l'importance d'un opéra.
N'étant arrivé que le second jour des fêtes, ainsi que je l'ai déjà dit, je n'ai pu assister à la représentation du Prométhée délivré. Il ne me reste que la ressource de traduire une analyse allemande que j'ai tout lieu de croire exacte.
Herder n'écrit jamais pour le théâtre.—Toutefois, on rencontre dans ses ouvrages plusieurs poëmes dialogués, qu'il intitulait Grandes scènes dramatiques. Presque toutes sont empreintes de symbolisme. Dans quelques-unes, chacun des personnages est allégorique. Dans quelques autres, des noms de héros servent à représenter vivement à l'imagination telles ou telles pensées. De toutes ces esquisses, la plus heureuse, sans contredit, est le Prométhée délivré. La figure principale, étant une des plus grandioses conceptions de l'antiquité, domine puissamment tout le groupe d'idées que Herder a rattaché à cette tradition, qui a si vivement frappé les plus grands génies parmi les premiers chrétiens, tels que Tertullien et autres.
L'auteur nous représente d'abord Prométhée seul et souffrant sur son rocher. Comme dans la tragédie d'Eschyle, les océanides arrivent à lui, mais pour se plaindre des hardiesses des hommes, qui domptent les fureurs de tous les éléments, et se rient de leurs obstacles. Prométhée, à ce récit, saisi d'un élan prophétique, voit d'avance leur puissance sur la nature augmenter, s'agrandir et atteindre à une souveraineté qui doit un jour soumettre à leurs désirs toutes les forces du globe, leur domaine. Aux océanides succèdent les dryades, conduites par Cybèle. La terre se plaint de perdre sa beauté virginale, sa richesse première, d'être labourée, éventrée parle soc des charrues, dépouillée par la hache, mutilée par les travaux des hommes. Mais Prométhée prévoit qu'une harmonie suprême succédera à ce désordre transitoire. Il voit dans une sorte d'extase l'humanité chercher, à travers les peines et les douleurs, au milieu des maux et des souffrances de tout genre, une mystérieuse solution, problème de son existence, et il prophétise une ère nouvelle où la nature sera appelée à porter des fruits bénis pour tous ses enfants, sans qu'une sueur aussi amère et un sang aussi généreux viennent incessamment souiller, en les fécondant, ses tristes sillons. Cérès apparaît, et la déesse des moissons, amie des hommes, vient saluer Prométhée et lui parler de cet âge d'or encore à naître.
Un douloureux frémissement saisit le titan prisonnier. A ses regards se déroule la longue suite des tourments qui doivent accabler sa race chérie, avant que cette époque fortunée vienne à luire. Et, dans un cruel désespoir, il ne sent que l'atteinte de tant de désolations. Bacchus vient rejoindre Cérès et offre d'unir, pour consoler tant d'infortunes, les joies de l'inspiration aux bienfaits que répandra la bonne déesse sur ces âpres malheurs. En recevant ce don dangereux, cet Isaïe de la Grèce antique déploie les égarements qui accompagneront, parmi les hommes, les vives lueurs de l'inspiration; et, pendant que son âme est en proie à ce martyre des tristes prévisions, un chœur infernal se fait entendre. Ce sont les voix de l'Érèbe qui doivent rendre leurs victimes; c'est Alcide, l'emblème des forces généreuses, qui descend aux enfers et leur arrache Thésée. Soudain il apparaît avec le héros sauvé, et, apercevant Prométhée, il tue le vautour, il brise les chaînes rivées par Jupiter, l'usurpateur, dont Prométhée ne reconnut jamais le sceptre arbitraire. Le fier supplicié, après sa délivrance, adresse un touchant adieu au roc, témoin de ses longues misères, et Alcide le mène devant le trône de sa mère Thémis. Il contemple enfin la justice suprême, et Pallas, dont la sagesse avait présidé à son œuvre, appelle toutes les Muses pour célébrer et chanter sa gloire.
Il est aisé de voir combien, sous la richesse des pensées qui s'entrelacent dans ces scènes diverses, l'art musical devait trouver de nombreux motifs et de plus nombreuses difficultés. Cette composition poétique est trop courte pour jamais pouvoir être adoptée par le théâtre, d'autant plus que l'action n'est point pour cela assez dramatique. Néanmoins, elle serait trop longue pour former un texte à une œuvre purement musicale. Si nous étions à même d'exprimer notre avis à ce sujet, nous conseillerions volontiers à Liszt de tailler dans cette riche étoffe un de ces oratorios profanes, comme on les appelle en Allemagne, et que nous nommerions symphonies avec chant. Pour cela, il devrait nécessairement raccourcir, modifier les vers mis dans la bouche des divers personnages par le poëte allemand, dont Liszt a conservé intégralement les chœurs, remarquables par leur variété, leur beauté et leur grâce.
Nous avons tout lieu de croire que c'est par une sorte de piété pour la mémoire de Herder qu'on célébrait, que Liszt a voulu faire réciter ce poëme avec une si scrupuleuse exactitude. C'est sous forme de mélodrame que cette œuvre fut représentée le soir du 28 août. Les premiers artistes dramatiques du théâtre en déclamèrent les rôles. La mise en scène était brillante. Le peu de mouvement, l'absence totale de situations passionnées furent heureusement remplacés par un effet de décorations scéniques assez neuf. Les costumes antiques se prêtèrent à de beaux groupes et offrirent à chaque fois un tableau attachant pour les yeux. Le succès de cette représentation devint très-grand.
L'ouverture de Liszt a été considérée par les musiciens, rassemblés à cette solennité, comme une œuvre d'une haute portée. Les vieux maîtres et les jeunes disciples admirèrent surtout un morceau fugué, dont l'impression est grandiose, la structure très-savante, le style sévère et plein de clarté. Le commencement de l'ouverture est aussi sombre que pouvaient l'être les solitaires nuits du prisonnier sur les roches caucasiennes. Les éclats d'instruments en cuivre frappent l'oreille comme le battement des ailes de bronze du vautour fatidique. La première scène de la tragédie d'Eschyle est forcément évoquée devant notre souvenir par ces accords brusques et impérieux, et l'on croit voir la Force brutale, l'envoyée criminelle de Jupiter, rivant les chaînes du bienfaiteur des hommes.
Au silence qui suit cette introduction succèdent des gémissements étouffés que les violoncelles font entendre avec angoisse, jusqu'à ce qu'une phrase, empreinte d'un sentiment ému, comme une prière, comme une piété, comme une promesse, comme une bénédiction, soit suivie d'un morceau largement traité dans le style fugué. Un calme imposant règne dans cette partie et fait ressortir encore davantage la fougue entraînante et la majesté triomphale de la stretta.
Si nous avions à faire une analyse musicale de l'œuvre de Liszt, telle qu'il l'a donnée ce jour-là, il nous serait impossible de ne point parler en particulier de chacun de ses chœurs; nous nous bornons, toutefois, à rendre compte de l'impression générale qu'en a eue le public.