VI—LA MAISON DE GŒTHE

Le lendemain de la représentation, j'avais besoin de me reposer de cinq heures de musique savante, dont l'impression tourbillonnait encore dans ma tête à mon réveil. Je me mis à parcourir la ville à travers les brumes légères d'une belle matinée d'automne.

Mme de Staël disait de Weimar: «Ce n'est pas une ville, c'est une campagne oh il y a des maisons.» Cette appréciation est juste, en raison du nombre de promenades et de jardins qui ornent et séparent les divers quartiers de la résidence. Cependant, je dois avouer que je me suis perdu deux fois en parcourant les rues pour regagner mon hôtel. Je ne cherche pas ici à flatter cette jolie petite ville, mais je dois constater qu'elle est tracée en labyrinthe, par l'amour-propre sans doute de ses fondateurs, qui auront voulu la faire paraître immense aux yeux du voyageur.

Mais le moyen de leur en vouloir quand, à chaque pas, on retrouve les souvenirs des grands hommes qui ont aimé ce séjour, quand, au prix d'une heure perdue, on peut errer dans les sentiers silencieux de ce parc qui envahit une partie de la ville, et où, comme à Londres, on trouve tout à coup la rêverie et le charme, en s'isolant pour un instant du mouvement de la cité? Une rivière aux eaux vertes s'échappe au milieu des gazons et des ombrages; l'eau bruit plus loin en un diminutif de Niagara. A l'ombre d'un pont qui joint la ville au faubourg, on observe les jeux de la lumière sur les masses de verdure, en contraste avec les reflets lumineux qui courent sur les eaux.

Tout est repos, harmonie, clarté;—il y a là un banc où Gœthe aimait à s'asseoir, en regardant à sa droite des jolies servantes de la ville, qui venaient puiser de l'eau à une fontaine située devant une grotte.... Il pensait là, sans doute, aux nymphes antiques, sans oublier tout à fait la phrase qu'il avait écrite dans sa jeunesse: «La main qui tient le balai pendant la semaine est celle qui, le dimanche, pressera la tienne le plus fidèlement!...» Mais Gœthe, premier ministre alors, ne devait plus que sourire de ce souvenir de Francfort.

J'étais impatient de comparer la petite chambre d'étudiant que j'avais vue deux jours auparavant, au lieu de sa naissance, avec le palais où il termina sa longue et si noble carrière. On me permit d'y pénétrer, mais sans rendre la faveur complète, car son cabinet et sa chambre à coucher sont fermés à tout visiteur. Les descendants de Gœthe, c'est-à-dire ses petits-fils, dont l'un cependant est poëte et l'autre musicien, n'ont pas hérité de sa générosité européenne. Ils ont refusé les offres de tous les États d'Allemagne, réunis pour acquérir la maison de Gœthe, afin d'en faire un musée national. Ils espèrent encore que l'Angleterre leur offrira davantage des collections et des souvenirs laissés par leur aïeul.

Toutefois, voyons du moins ce qu'il est permis d'admirer. Sur une place irrégulière dont le centre est occupé par une fontaine, s'ouvre une vaste maison dont l'extérieur n'a rien de remarquable, mais qui, depuis le vestibule, porte à l'intérieur les traces de ce goût d'ordonnance et de splendeur qui brille dans les œuvres du poëte.

L'escalier, orné de statues et de bas-reliefs antiques, est grandiose comme celui d'une maison princière; les marbres, les fresques et les moulures éclatent partout fraîchement restaurés, et forment une entrée imposante au salon et à la galerie qui contiennent les collections.

En y pénétrant, on est frappé de la quantité de statues et de bustes qui encombrent les appartements. Il faut attribuer cette recherche aux préoccupations classiques qui dominaient l'esprit de Gœthe dans ses dernières années. L'œil s'arrête principalement sur une tête colossale de Junon, qui, parmi ces dieux lares, se dessine impérialement comme la divinité protectrice.