Au moment où j'examinais ces richesses artistiques, une jeune princesse, amenée par la même curiosité pieuse, était venue visiter la demeure du grand écrivain; sa robe blanche, son manteau d'hermine, frôlaient çà et là les bas-reliefs et les marbres. Je m'applaudissais du hasard qui amenait là cette apparition auguste et gracieuse, comme une addition inattendue aux souvenirs d'un pareil lieu. Distrait un instant de l'examen des chefs-d'œuvre, je voyais avec intérêt cette fille du passé errer capricieusement parmi les images du passé!
—Sous cette peau si fine et si blanche, me disais-je, dans ces veines délicates coule le sang des Césars d'Allemagne; ces yeux noirs sont vifs et impérieux comme ceux de l'aigle; seulement, la rêverie mêlée à l'admiration les empreint parfois d'une douceur céleste.
Cette figure convenait bien à cet intérieur vide,—comme l'image divine de Psyché représentant la vie sur la pierre d'un tombeau.
La première salle est entourée de hautes armoires à vitrages où sont renfermés des antiques, des bas-reliefs, des vases étrusques et une collection des médaillons de David, parmi lesquels on reconnaît avec plaisir les profils de Cuvier, de Chateaubriand, puis ceux de Victor Hugo, de Dumas, de Béranger, de Sainte-Beuve, sur qui les yeux du vieillard ont pu encore se reposer. Dans la galerie qui vient ensuite, les intervalles des fenêtres sont occupés par une riche collection de gravures anciennes, reliées dans d'immenses in-folios.
Entre les massives bibliothèques qui les contiennent, sont placées des montres vitrées consacrées à une collection de médailles de tous les peuples. La galerie est peinte à fresque, dans le style de Pompéi, et les dessus de porte cintrés ont été peints sur toile par un artiste nommé Muller, dont Gœthe aimait le talent. Ce sont des sujets antiques, sobrement traités, avec une grande science du dessin, froids et corrects,—en un mot de la sculpture peinte. On voit encore dans cette salle quelques figures de Canova et un buste de Gœthe lui même, qui est loin de valoir celui de David, mais qui, dit-on, est plus ressemblant.
On nous a permis encore de voir le jardin, assez grand, mais planté pour l'utilité plus que pour l'agrément,—ce qu'on appelle chez nous un jardin de curé. Un pavillon en charpente, qui s'avance devant la maison avec l'aspect d'un chalet suisse, et des charmilles de vigne vierge, donnent pourtant un certain caractère à tout l'ensemble.
Le pays de Saxe-Weimar est un duché littéraire. On y distribue aux poëtes et aux artistes des marquisats, des comtés et des baronnies.... Les noms des hommes illustres qui l'ont habité y marquent des places et des stations nombreuses qui deviennent des lieux sacrés. Si jamais le flot des révolutions modernes doit emporter les vieilles monarchies, il respectera sans doute ce coin de terre heureux où le pouvoir souverain s'est abrité depuis longtemps sous la protection du génie. Charles-Auguste, qui avait fait de Gœthe son premier ministre, a voulu qu'on l'ensevelit lui-même dans une tombe placée entre celles de Gœthe et de Schiller.—Il prévoyait des temps d'orage, et, renonçant au monument blasonné des empereurs ses aïeux, il s'est trouvé mieux couché entre ces deux amis, dont la gloire s'ajoute à la sienne et le défend à jamais contre l'oubli.
VII—SCHILLER, WIELAND, LE PALAIS
Les spectateurs étrangers des fêtes passaient comme moi une partie de leur temps à visiter les anciennes demeures des grands hommes qui ont séjourné à Weimar, telles que celles de Lucas Cranach, qui a orné la cathédrale d'un beau tableau; de Wieland, de Herder et de Schiller. J'ai visité encore Schiller, c'est-à-dire la modeste chambre qu'il occupait dans une maison dont le propriétaire a inscrit au-dessus de la porte ces simples mots: «Ici Schiller a habité. »