—On dit pourtant....
—On ment: le déluge a laissé son empreinte à leur cime. Écoute: à deux milles d'ici, en remontant le Cédron, il y a un bloc de rocher carré de six cents coudées. Que l'on me donne cent mille praticiens armés du fer et du marteau; dans le bloc énorme, je taillerais la tête monstrueuse d'un sphinx ... qui sourit et fixe un regard implacable sur le ciel. Du haut des nuées, Jéhovah le verrait et pâlirait de stupeur.... Voilà un monument. Cent mille années s'écouleraient, et les enfants des hommes diraient encore: «Un grand peuple a marqué là son passage. »
—Seigneur, se dit Benoni en frissonnant, de quelle race est descendu ce génie rebelle?...
—Ces collines, qu'ils appellent des montagnes, me font pitié. Encore, si l'on travaillait à les échelonner les unes sur les autres, en taillant sur leurs angles des figures colossales, ... cela pourrait valoir quelque chose. A la base, on creuserait une caverne assez vaste pour loger une légion de prêtres: ils y mettraient leur arche avec ses chérubins d'or et ses deux cailloux qu'ils appellent des tables, et Jérusalem aurait un temple; mais nous allons loger Dieu comme un riche seraf (banquier) de Memphis....
—Ta pensée lève toujours l'impossible.
—Nous sommes nés trop tard; le monde est vieux, la vieillesse est débile; tu as raison. Décadence et chute! tu copies la nature avec froideur, tu t'occupes comme la ménagère qui tisse un voile de lin; ton esprit hébété se fait tour à tour l'esclave d'une vache, d'un lion, d'un cheval, d'un tigre, et ton travail a pour but de rivaliser par l'imitation avec une génisse, une lionne, une tigresse, une cavale;... ces bêtes font ce que tu exécutes, et plus encore, car elles transmettent la vie avec la forme. Enfant, l'art n'est point là: il consiste à créer. Quand tu dessines un de ces ornements qui serpentait le long des frises, te bornes-tu à copier les fleurs et les feuillages qui rampent sur le sol? Non: tu inventes, tu laisses courir le stylet au caprice de l'imagination, entremêlant les fantaisies les plus bizarres. Eh bien, à côté de l'homme et des animaux existants, que ne cherches-tu de même des formes inconnues, des êtres innomés, des incarnations devant lesquelles l'homme a reculé, des accouplements terribles, des figures propres à répandre le respect, la gaieté, la stupeur et l'effroi? Souviens-toi des vieux Égyptiens, des artistes hardis et naïfs de l'Assyrie. N'ont-ils pas arraché des flancs du granit ces sphinx, ces cynocéphales, ces divinités de basalte dont l'aspect révoltait le Jéhovah du vieux Daoud? En revoyant d'âge en âge ces symboles redoutables, on répétera qu'il exista jadis des génies audacieux. Ces gens-là songeaient-ils à la forme? Ils s'en raillaient, et, forts de leurs inventions, ils pouvaient crier à celui qui créa tout: «Ces êtres de granit, tu ne les devines point et tu n'oserais les animer. » Mais le Dieu multiple de la nature vous a ployés sous le joug: la matière vous limite; votre génie dégénéré se plonge dans les vulgarités de la forme; l'art est perdu.
—D'où vient, se disait Benoni, cet Adoniram dont l'esprit échappe à l'humanité?
—Revenons à des amusettes qui soient à l'humble portée du grand roi Soliman, reprit le fondeur en passant sa main sur son large front dont il écarta une forêt de cheveux noirs et crépus. Voilà quarante-huit bœufs en bronze d'une assez bonne stature, autant de lions, des oiseaux, des palmes, des chérubins.... Tout cela est un peu plus expressif que la nature. Je les destine à supporter une mer d'airain de dix coudées, coulée d'un seul jet, d'une profondeur de cinq coudées et bordée d'un cordon de trente coudées, enrichi de moulures. Mais j'ai des modèles à terminer. Le moule de la vasque est prêt. Je crains qu'il ne se fendille par la chaleur du jour: il faudrait se hâter, et, tu le vois, ami, les ouvriers sont en fête et m'abandonnent.... Une fête! dis-tu; quelle fête? à quelle occasion?...
Le conteur s'arrêta ici, la demi-heure était passée. Chacun alors eut la liberté de demander du café, des sorbets ou du tabac. Quelques conversations s'engagèrent sur le mérite des détails ou sur l'attrait que promettait la narration. Un des Persans qui étaient près de moi fit observer que cette histoire lui paraissait puisée dans le Soliman-Nameh.
Pendant cette pause,—car ce repos du narrateur est appelé ainsi, de même que chaque veillée complète s'appelle séance,—un petit garçon qu'il avait amené parcourait les rangs de la foule en tendant à chacun une sébile, qu'il rapporta remplie de monnaie aux pieds de son maître. Ce dernier reprit le dialogue par la réponse de Benoni à Adoniram: