—La reine des Sabéens, murmurait Adoniram rêveur; race dégénérée, mais d'un sang pur et sans mélange.... Et que vient-elle faire à cette cour?

—Ne vous l'ai-je pas dit, Adoniram? Voir un grand roi, mettre à l'épreuve une sagesse tant célébrée, et ... peut-être la battre en brèche. Elle songe, dit-on, à épouser Soliman-Ben-Daoud, dans l'espoir d'obtenir des héritiers dignes de sa race.

—Folie! s'écrie l'artiste avec impétuosité; folie!... du sang d'esclave, du sang des plus viles créatures.... Il y en a plein les veines de Soliman! La lionne s'unit-elle au chien banal et domestique? Depuis tant de siècles que ce peuple sacrifie sur les hauts lieux et s'abandonne aux femmes étrangères, les générations abâtardies ont perdu la vigueur et l'énergie des aïeux. Qu'est-ce que ce pacifique Soliman? L'enfant d'une fille de guerre et du vieux berger Daoud; et lui même, Daoud, provenait de Ruth, une coureuse tombée jadis du pays de Moab aux pieds d'un cultivateur d'Ephrata. Tu admires ce grand peuple, mon enfant: ce n'est plus qu'une ombre, et la race guerrière est éteinte. Cette nation, à son zénith, approche de sa chute. La paix les a énervés, le luxe, la volupté leur font préférer l'or au fer, et ces rusés disciples d'un roi subtil et sensuel ne sont bons désormais qu'à colporter des marchandises ou à répandre l'usure à travers le monde. Et Balkis descendrait à ce comble d'ignominie, elle, la fille des patriarches! Et dis-moi, Benoni, elle vient, n'est-ce pas?... Ce soir même, elle franchit les murs de Jérusalem?

—Demain est le jour du sabbat[1]. Fidèle à ses croyances, elle s'est refusée à pénétrer ce soir, et en l'absence du soleil, dans la ville étrangère. Elle a donc fait dresser des tentes au bord du Cédron, et, malgré les instances du roi, qui s'est rendu auprès d'elle, environné d'une pompe magnifique, elle prétend passer la nuit dans la campagne.

—Sa prudence en soit louée! Elle est jeune encore?...

—A peine peut-on dire qu'elle se puisse sitôt encore dire jeune. Sa beauté éblouit. Je l'ai entrevue comme on voit le soleil levant, qui bientôt vous brûle et vous fait baisser la paupière. Chacun, à son aspect, est tombé prosterné; moi comme les autres. Et, en me relevant, j'emportai son image. Mais, ô Adoniram! la nuit tombe, et j'entends les ouvriers qui reviennent en foule chercher leur salaire; car demain est le jour du sabbat.

Alors survinrent les chefs nombreux des artisans. Adoniram, plaça des gardiens à l'entrée des ateliers, et, ouvrant ses vastes coffres-forts, il commença à payer les ouvriers, qui s'y présentaient un à un en lui glissant à l'oreille un mot mystérieux; car ils étaient si nombreux, qu'il eut été difficile de discerner le salaire auquel chacun avait droit.

Or, le jour où on les enrôlait, ils recevaient un mot de passe qu'ils ne devaient communiquer à personne sous peine de la vie, et ils rendaient en échange un serment solennel. Les maîtres avaient un mot de passe; les compagnons avaient aussi un mot de passe, qui n'était pas le même que celui des apprentis.

Donc, à mesure qu'ils passaient devant Adoniram et ses intendants, ils prononçaient à voix basse le mot sacramentel, et Adoniram leur distribuait un salaire différent, suivant la hiérarchie de leurs fonctions.

La cérémonie achevée à la lueur des flambeaux de résine, Adoniram, résolu à passer la nuit dans le secret de ses travaux, congédia le jeune Benoni, éteignit sa torche, et, gagnant ses usines souterraines, il se perdit dans les profondeurs des ténèbres.