—Alors, ne soupirez pas quand mon doigt se pose sur votre secrète blessure. Vous êtes seul, dans ce royaume, et vous souffrez: vos vues sont nobles, audacieuses, et la constitution hiérarchique de cette nation s'appesantit sur vos ailes; vous vous dites, et c'est peu pour vous: «Je laisserai à la postérité la statue du roi trop grand d'un peuple si petit!» Quant à ce qui regarde mon empire, c'est autre chose.... Mes aïeux se sont effacés pour grandir leurs sujets. Trente-huit monarques successifs ont ajouté quelques pierres au lac et aux aqueducs de Mahreb: les âges futurs auront oublié leurs noms, que ce travail continuera de glorifier les Sabéens; et, si jamais il s'écroule, si la terre, avare, reprend ses fleuves et ses rivières, le sol de ma patrie, fertilisé par mille années de culture, continuera de produire; les grands arbres dont nos plaines sont ombragées retiendront l'humidité, conserveront la fraîcheur, protégeront les étangs, les fontaines, et l'Iémen, conquis jadis sur le désert, gardera jusqu'à la fin des âges le doux nom d'Arabie Heureuse.... Plus libre, vous auriez été grand pour la gloire de vos peuples et le bonheur des hommes.

—Je vois à quelles aspirations vous appelez mon âme.... Il est trop tard; mon peuple est riche: la conquête ou l'or lui procure ce que la Judée ne fournit pas; et, pour ce qui est des bois de construction, ma prudence a conclu des traités avec le roi de Tyr; les cèdres, les pins du Liban encombrent mes chantiers; nos vaisseaux rivalisent sur les mers avec ceux des Phéniciens.

—Vous vous consolez de votre grandeur dans la paternelle sollicitude de votre administration, dit la princesse avec une tristesse bienveillante.

Cette réflexion fut suivie d'un moment de silence; les ténèbres épaissies dissimulèrent l'émotion empreinte sur les traits de Soliman, qui murmura d'une voix douce:

—Mon âme a passé dans la vôtre et mon cœur la suit.

A demi troublée, Balkis jeta autour d'elle un regard furtif; les courtisans s'étaient mis à l'écart. Les étoiles brillaient sur leur tête au travers du feuillage, qu'elles semaient de fleurs d'or. Chargée du parfum des lis, des tubéreuses, des glycines et des mandragores, la brise nocturne chantait dans les rameaux touffus des myrtes; l'encens des fleurs avait pris une voix; le vent avait l'haleine embaumée; au loin gémissaient des colombes; le bruit des eaux accompagnait le concert de la nature; des mouches luisantes, papillons enflammés, promenaient dans l'atmosphère tiède et pleine d'émotions voluptueuses leurs verdoyantes clartés. La reine se sentit prise d'une langueur enivrante; la voix tendre de Soliman pénétrait dans son cœur et le tenait sous le charme.

Soliman lui plaisait-il, ou bien le rêvait-elle comme elle l'eût aimé?... Depuis qu'elle l'avait rendu modeste, elle s'intéressait à lui. Mais cette sympathie éclose dans le calme du raisonnement, mêlée d'une pitié douce et succédant à la victoire de la femme, n'était ni spontanée, ni enthousiaste. Maîtresse d'elle-même comme elle l'avait été des pensées et des impressions de son hôte, elle s'acheminait à l'amour, si toutefois elle y songeait, par l'amitié, et cette route est si longue!

Quant à lui, subjugué, ébloui, entraîné tour à tour du dépit à l'admiration, du découragement à l'espoir, et de la colère au désir, il avait déjà reçu plus d'une blessure, et, pour un homme, aimer trop tôt, c'est risquer d'aimer seul. D'ailleurs, la reine de Saba était réservée; son ascendant avait constamment dominé tout le monde, et même le magnifique Soliman. Le sculpteur Adoniram[1] l'avait seul un instant rendue attentive; elle ne l'avait point pénétré: son imagination avait entrevu là un mystère; mais cette vive curiosité d'un moment était sans nul doute évanouie. Cependant, à son aspect, pour la première fois, cette femme forte s'était dit:

—Voilà un homme!

Il se peut donc faire que cette vision effacée, mais récente, eût rabaissé pour elle le prestige du roi Soliman. Ce qui le prouverait, c'est qu'une ou deux fois, sur le point de parler de l'artiste, elle se retint et changea de propos.