Déjà l'étoile du soir s'abaissait sur la mer; la nuit profonde, épaissie des nuages roussis par les effets du fourneau, annonçait que le moment était proche. Suivi des chefs ouvriers, Adoniram, à la clarté des torches, jetait un dernier coup d'œil sur les préparatifs et courait çà et là. Sous le vaste appentis adossé à la fournaise, on entrevoyait les forgerons, coiffés de casques de cuir à larges ailes rabattues et vêtus de longues robes blanches à manches courtes, occupés à arracher de la gueule béante du four, à l'aide de longs crochets de fer, des masses pâteuses d'écume à demi vitrifiées, scories qu'ils entraînaient au loin; d'autres, juchés sur des échafaudages portés par de massives charpentes, lançaient, du sommet de l'édifice, des paniers de charbon dans le foyer, qui rugissait au souffle impétueux des appareils de ventilation. De tous côtés, des nuées de compagnons armés de pioches, de pieux, de pinces, erraient, projetant derrière eux de longues traînées d'ombre. Ils étaient presque nus: des ceintures d'étoffe rayée voilaient leurs flancs; leurs têtes étaient enveloppées de coiffes de laine et leurs jambes étaient protégées par des armures de bois recouvert de lanières de cuir. Noircis par la poussière charbonneuse, ils paraissaient rouges aux reflets de la braise; on les voyait çà et là comme des démons ou des spectres.

Une fanfare annonça l'arrivée de la cour: Soliman parut avec la reine de Saba, et fut reçu par Adoniram, qui le conduisit au trône improvisé pour ses nobles hôtes. L'artiste avait endossé un plastron de buffle; un tablier de laine blanche lui descendait jusqu'aux genoux; ses jambes nerveuses étaient garanties par des guêtres en peau de tigre, et son pied était nu, car il foulait impunément le métal rougi.

—Vous m'apparaissez dans votre puissance, dit Balkis au roi des ouvriers, comme la divinité du feu. Si votre entreprise réussit, nul ne se pourra dire, celte nuit, plus grand que maître Adoniram!...

L'artiste, malgré ses préoccupations, allait répondre, lorsque Soliman, toujours sage et quelquefois jaloux, l'arrêta.

—Maître, dit-il d'un ton impératif, ne perdez pas un temps précieux; retournez à vos labeurs, et que votre présence ici ne nous rende point responsables de quelque accident.

La reine le salua d'un geste, et il disparut.

—S'il accomplit sa tâche, pensait Soliman, de quel monument magnifique il honore le temple d'Adonaï! mais quel éclat il ajoute à une puissance déjà redoutable!

Quelques moments après, ils revirent Adoniram devant la fournaise. Le brasier, qui l'éclairait d'en bas, rehaussait sa stature et faisait grimper son ombre contre le mur, où était accrochée une grande feuille de bronze sur laquelle le maître frappa vingt coups avec un marteau de fer. Les vibrations du métal résonnèrent au loin, et le silence se fit plus profond qu'auparavant. Soudain, armés de leviers et de pics, dix fantômes se précipitent dans l'excavation pratiquée sous le foyer du fourneau et placée en regard du trône. Les soufflets râlent, expirent, et l'on n'entend plus que le bruit sourd des pointes de fer pénétrant dans la glaise calcinée qui lute l'orifice par où va s'élancer la fonte liquide. Bientôt l'endroit attaqué devient violet, s'empourpre, rougit, s'éclaire, prend une couleur orangée; un point blanc se dessine au centre, et tous les manœuvres, sauf deux, se retirent. Ces derniers, sous la surveillance d'Adoniram, s'étudient à amincir la croûte autour du point lumineux, en évitant de le trouer.... Le maître les observe avec anxiété.

Durant ces préparatifs, le compagnon fidèle d'Adoniram, ce jeune Benoni qui lui était dévoué, parcourait les groupes d'ouvriers, sondant le zèle de chacun, observant si les ordres étaient suivis, et jugeant tout par lui-même.

Et il advint que ce jeune homme, accourant, effaré, aux pieds de Soliman, se prosterna et dit: