Les pensées abstraites regardant les généralités sont du domaine des philosophes, et les réflexions sur les passions sont d'une fausse et froide poésie.
[69]: Ces principes de géographie peuvent justifier Homère d'erreurs très graves qui lui sont imputées à tort. Par exemple les Cimmériens durent avoir, comme il le dit, des nuits plus longues que tous les peuples de la Grèce, parce qu'ils étaient placés dans sa partie la plus septentrionale; ensuite on a reculé l'habitation des Cimmériens jusqu'aux Palus-Méotides. On disait à cause de leurs longues nuits qu'ils habitaient près des enfers, et les habitans de Cumes, voisins de la grotte de la Sybille qui conduisait aux enfers, reçurent, à cause de cette prétendue analogie de situation, le nom de Cimmériens. Autrement il ne serait point croyable qu'Ulysse, voyageant sans le secours des enchantemens (contre lesquels Mercure lui avait donné un préservatif), fût allé en un jour voir l'enfer chez les Cimmériens des Palus-Méotides, et fût revenu le même jour à Circéi, maintenant le mont Circello, près de Cumes.—Les Lotophages et les Lestrigons durent aussi être voisins de la Grèce.
Les mêmes principes de géographie poétique peuvent résoudre de grandes difficultés dans l'Histoire ancienne de l'Orient, où l'on éloigne beaucoup vers le nord ou le midi des peuples qui durent être placés d'abord dans l'orient même.
Ce que nous disons de la Géographie des Grecs se représente dans celle des Latins. Le Latium dut être d'abord bien resserré, puisqu'en deux siècles et demi, Rome, sous ses rois, soumit à-peu-près vingt peuples sans étendre son empire à plus de vingt milles. L'Italie fut certainement circonscrite par la Gaule Cisalpine et par la Grande-Grèce; ensuite les conquêtes des Romains étendirent ce nom à toute la Péninsule. La mer d'Étrurie dut être bien limitée lorsqu'Horatius-Coclès arrêtait seul toute l'Étrurie sur un pont; ensuite ce nom s'est étendu par les victoires de Rome à toute cette mer qui baigne la côte inférieure de l'Italie. De même le Pont où Jason conduisit les Argonautes, dut être la terre la plus voisine de l'Europe, celle qui n'en est séparée que par l'étroit bassin appelé Propontide; cette terre dut donner son nom à la mer du Pont, et ce nom s'étendit à tout le golfe que présente l'Asie, dans cette partie de ses rivages où fut depuis le royaume de Mithridates; le père de Médée, selon la même fable, était né à Chalcis, dans cette ville grecque de l'Eubée qui s'appelle maintenant Négrepont.—La première Crète dut être une île dans cet Archipel où les Cyclades forment une sorte de labyrinthe; c'est de là probablement que Minos allait en course contre les Athéniens; dans la suite, la Crète sortit de la mer Égée pour se fixer dans celle où nous la plaçons.
Puisque des Latins nous sommes revenus aux Grecs, remarquons que cette nation vaine en se répandant dans le monde, y célébra partout la guerre de Troie et les voyages des héros errans après sa destruction, des héros grecs, tels que Ménélas, Diomède, Ulysse, et des héros troyens, tels que Antenor, Capys, Énée. Les Grecs ayant retrouvé dans toutes les contrées du monde un caractère de fondateurs des sociétés analogue à celui de leur Hercule de Thèbes, ils placèrent partout son nom et le firent voyager par toute la terre qu'il purgeait de monstres sans en rapporter dans sa patrie autre chose que de la gloire. Varron compte environ quarante Hercules, et il affirme que celui des Latins s'appelait Dius Fidius; les Égyptiens, aussi vains que les Grecs, disaient que leur Jupiter Ammon était le plus ancien des Jupiter, et que les Hercules des autres nations avaient pris leur nom de l'Hercule Égyptien. Les Grecs observèrent encore qu'il y avait eu partout un caractère poétique de bergers parlant en vers; chez eux c'était Évandre l'arcadien; Évandre ne manqua pas de passer de l'Arcadie dans le Latium, où il donna l'hospitalité à l'Hercule grec, son compatriote, et prit pour femme Carmenta, ainsi nommée de carmina, vers; elle trouva chez les Latins les lettres, c'est-à-dire, les formes des sons articulés qui sont la matière des vers. Enfin ce qui confirme tout ce que nous venons de dire, c'est que les Grecs observèrent ces caractères poétiques dans le Latium, en même temps qu'ils trouvèrent leurs Curètes répandus dans la Saturnie, c'est-à-dire dans l'ancienne Italie, dans la Crète et dans l'Asie.
Mais comme ces mots et ces idées passèrent des Grecs aux Latins dans un temps où les nations, encore très sauvages, étaient fermées aux étrangers[69-A], nous avons demandé plus haut qu'on nous passât la conjecture suivante: Il peut avoir existé sur le rivage du Latium une cité grecque, ensevelie depuis dans les ténèbres de l'antiquité, laquelle aurait donné aux Latins les lettres de l'alphabet. Tacite nous apprend que les lettres latines furent d'abord semblables aux plus anciennes des Grecs, ce qui est une forte preuve que les Latins ont reçu l'alphabet grec de ces Grecs du Latium, et non de la grande Grèce, encore moins de la Grèce proprement dite; car s'il en eût été ainsi, ils n'eussent connu ces lettres qu'au temps de la guerre de Tarente et de Pyrrhus, et alors ils se seraient servis des plus modernes, et non pas des anciennes.
Les noms d'Hercule, d'Évandre et d'Énée passèrent donc de la Grèce dans le Latium, par l'effet de quatre causes que nous trouverons dans les mœurs et le caractère des nations: 1o les peuples encore barbares sont attachés aux coutumes de leur pays, mais à mesure qu'ils commencent à se civiliser, ils prennent du goût pour les façons de parler des étrangers, comme pour leurs marchandises et leurs manières; c'est ce qui explique pourquoi les Latins changèrent leur Dius Fidius pour l'Hercule des Grecs, et leur jurement national Medius Fidius pour Mehercule, Mecastor, Edepol. 2o La vanité des nations, nous l'avons souvent répété, les porte à se donner l'illustration d'une origine étrangère, surtout lorsque les traditions de leurs âges barbares semblent favoriser cette croyance; ainsi, au moyen âge, Jean Villani nous raconte que Fiesole fut fondé par Atlas, et qu'un roi troyen du nom de Priam régna en Germanie; ainsi les Latins méconnurent sans peine leur véritable fondateur, pour lui substituer Hercule, fondateur de la société chez les Grecs, et changèrent le caractère de leurs bergers-poètes pour celui de l'Arcadien Évandre. 3o Lorsque les nations remarquent des choses étrangères, qu'elles ne peuvent bien expliquer avec des mots de leur langue, elles ont nécessairement recours aux mots des langues étrangères. 4o Enfin, les premiers peuples, incapables d'abstraire d'un sujet les qualités qui lui sont propres, nomment les sujets pour désigner les qualités, c'est ce que prouvent d'une manière certaine plusieurs expressions de la langue latine. Les Romains ne savaient ce que c'était que luxe; lorsqu'ils l'eurent observé dans les Tarentins, ils dirent un Tarentin pour un homme parfumé. Ils ne savaient ce que c'était que stratagème militaire; lorsqu'ils l'eurent observé dans les Carthaginois, ils appelèrent les stratagèmes punicas artes, les arts puniques ou carthaginois. Ils n'avaient point l'idée du faste; lorsqu'ils le remarquèrent dans les Capouans, ils dirent supercilium campanicum, pour fastueux, superbe. C'est de cette manière que Numa et Ancus furent Sabins; les Sabins étant remarquables par leur piété, les Romains dirent Sabin, faute de pouvoir exprimer religieux. Servius Tullius fut Grec dans le langage des Romains, parce qu'ils ne savaient pas dire habile et rusé.
Peut-être doit-on comprendre de cette manière les Arcadiens d'Évandre, et les Phrygiens d'Énèe. Comment des bergers, qui ne savaient ce que c'est que la mer, seraient-ils sortis de l'Arcadie, contrée toute méditerranée de la Grèce, pour tenter une si longue navigation et pénétrer jusqu'au milieu du Latium? Cependant toute tradition vulgaire doit avoir originairement quelque cause publique, quelque fondement de vérité..... Ce sont les Grecs qui, chantant par tout le monde leur guerre de Troie et les aventures de leurs héros, ont fait d'Énée le fondateur de la nation romaine, tandis que, selon Bochart, il ne mit jamais le pied en Italie, que Strabon assure qu'il ne sortit jamais de Troie, et qu'Homère, dont l'autorité a plus de poids ici, raconte qu'il y mourut et qu'il laissa le trône à sa postérité. Cette fable, inventée par la vanité des Grecs et adoptée par celle des Romains, ne put naître qu'au temps de la guerre de Pyrrhus, époque à laquelle les Romains commencèrent à accueillir ce qui venait de la Grèce.
Il est plus naturel de croire qu'il exista sur le rivage du Latium une cité grecque qui, vaincue par les Romains, fut détruite en vertu du droit héroïque des nations barbares, que les vaincus furent reçus à Rome dans la classe des plébéiens, et que, dans le langage poétique, on appela dans la suite Arcadiens ceux d'entre les vaincus qui avaient d'abord erré dans les forêts, Phrygiens ceux qui avaient erré sur mer.
[69-A]: Tite-Live assure qu'à l'époque de Servius Tullius, le nom si célèbre de Pythagore n'aurait pu parvenir de Crotone à Rome à travers tant de nations séparées par la diversité de leurs langues et de leurs mœurs. (Vico).